Ombres blanches sur fond presque blanc

Présentation

Les récits que Baptiste Gaillard développe de livres en livres décrivent des scènes sans personnages, dans lesquelles seuls des processus anonymes adviennent : germination, pourrissement, mouvement des fluides, expansions, rétractations. On est dans le monde sublunaire d’où est bannie toute idée de permanence. Les livres de Baptiste Gaillard tiennent la chronique de ces événements naturels, ils en traquent la monotonie.

Ici, la « blancheur » du titre fait songer à l’aveuglement qui précède l’évanouissement. Les phénomènes étudiés dans ce long poème sont situés à la limite du discernable. Quasi inaudibles, à peine visibles, furtifs, évanescents, ils se succèdent en s’annulant. Une fois de plus, rien ne semble devoir en résulter que leur enchaînement ad libitum. D’où l’ambiance fantomatique qui se dégage d’Ombres blanches sur fond presque blanc.

Héros-Limite (diffusion en librairie)
Revue L’Ours blanc (diffusion par abonnement)
2020
28 pages
125 x 190 mm
isbn 978-2-88955-042-5

Autour du texte

« 3 questions à… » sur Ombres blanches sur fond presque blanc

Extrait

Les sons lorsqu’ils s’étirent, peu à peu se modifient jusqu’à ce qu’ils ne se reconnaissent. Une dilatation extrême mène à la disparition.

Les rythmes deviennent indistincts, un vrombissement continu, une forme rendue vague par son éloignement. Des contours peuvent encore être discernés, presque rien, ce ne sont que des images qui naissent pour compenser le manque. Une résolution lacuneuse ici qu’on entrevoit cristalline au loin, plus près de la source.

Des nuances agiles dans le silence et d’autres sons plus incertains que les éclats d’une musique, perceptibles à une distance d’où tout peut tenir en petit. Ne reste des basses que la vibration des vitres, comme des scintillements parcourant le corps des usines.

L’espace de la nuit résonne de reliquats.

Une apparition commence dans un miroitement, dans le passage à l’absence.

Dissimulée dans ses propres vapeurs, retirée dans son produit, une ville se cartographie aux manifestations gazeuses, par dénombrement du blanc, des émanations dans la brume, sans dimension solide.

Une activité des nuances qui se multiplient : des formes tantôt deviennent réelles, accédant aux couleurs, tantôt disparaissent, sans réalité tangible. Des sensations qui naissent dans une discrimination de plus en plus émoussée dans le gris.

Toute l’humidité se fond en une seule.

Une ombre comme une fumée, presque rien ne se passe, dont la source est pourtant réelle.

À mesure que l’unité se dégrade et vire au gris, s’y forme une sensation de couleur, une perception éthérée de ce qui cherche à revenir. Une surface délavée où des teintes apparaissent sans jamais se fixer, imprécises, qui passent sans s’affirmer.

Les images se déclinent et se fondent, se résorbent dans un fond. Le corps d’un insecte repose tel qu’en lui-même, un exosquelette s’effritant dans la poussière.

À partir d’un peu de substance, même éphémère, quelque chose commence. Une couche se crée, visqueuse, elle-même bientôt substrat d’une autre. Le solide n’est pas nécessaire. Algues et mousses tantôt se produisent et tantôt s’alimentent.

Certains aspects de l’un entrent en écho de l’autre. Toute résistance imbibée dans son fond s’amollit, se désagrège à mesure en fractions qui essaiment en retour, imprégnant ce qui s’y trouve, faisant le désaccord plus général. L’espace entre les objets lui-même se densifie.

L’air s’épaissit de minuscules entraves, le vol de poussières et de moucherons confondus. Ce qui s’avance aussi s’enfonce.

Un espace de vacance permet la décantation, le jeu libre où les particules se détachent et se déposent. La dispersion mène à l’écart en d’infinis détours, en une lenteur propre aux émiettements. Les limites s’en effacent.

L’étendue d’un poudroiement reste incertaine. Au passage d’un état à l’autre, d’une configuration à l’autre, la manière de mesurer l’objet se modifie.

Des fragments ne se distinguent pas du sol où ils reposent. Une seule couleur, gris dans le noir, pour toutes les découpes, les débris ayant une forme à chaque fois unique.

L’ombre des poussières dans le cache du néon qui les éclaire. La composition du dépôt reste indéfinie : du carbone, des mouches, de la pierre, des cheveux. Tout passe à proximité, transitoire, alors qu’ici reposent isolés en débris.

La forme d’un orage électromagnétique, désordre global où sont plongés les signaux, si ce n’est le brouillage, comment ils en ressortent et s’identifient.

Un léger relâchement dans l’alignement des lentilles entraîne une perte de détails. Le contour de l’image projetée se dilate, la lumière bave en taches, comme si les rayons se détournaient des obstacles et qu’aucune ombre ne pouvait se former. Un léger resserrement permet un dessin, l’approximation d’un dessin, le sentiment d’une donnée précise dans une présence un peu floue.

La basse définition, par-devers son défaut dit encore son défaut, la possibilité d’une forme dans l’éparpillement, le débord d’un monde en continu, lâche et dispersé.

choses pleines
grand souffle
un bourdonnement
constant

Des temporalités (in) visibles et (in) audibles au travail.

L’opération de pyrolyse est imperceptible, les salissures ne s’estompant que peu à peu. Il arrive cependant que des particules s’illuminent lors de leur destruction au contact des résistances, que des corps entrent en combustion spontanée.

L’air amortit la poussière, partout du désert grandit.

Des couleurs filtrent de densités moindres, paraissent par moments et disparaissent ensuite comme des mirages, sans corps tenant derrière, des présences affleurant sous une mer d’huile sans pouvoir tout à fait remonter en surface.

Presque rien n’apparaît, une nacre, un éclat, une moirure dans une masse uniforme, une ombre sous du verre dépoli.

Des images dans la fumée, qui sont des images de la fumée.

Dans un brouillard, au point d’équilibre, se perd le mélange.