le chemin de lennie

Se tétaniser et se fondre tout entier dans l’environnement, faire sien chaque bout de terre, chaque petit morceau qui dépasse, devenir une feuille ou une noix, devenir une pierre froide peu accueillante, quelque chose qui ne se mange pas, devenir effacé et survivre.

 

TROIS PAGES DU CHEMIN DE LENNIE

Diurnes et nocturnes dérivent dans le désordre sans chemin.

Tout l’espace est une place où s’écoulent les organiques, les êtres étranges des ombres, en vastes mouvements contradictoires de flux et reflux qui se mélangent et se recouvrent, en mouvements auxquels la terre est indifférente et auxquels les minéraux ne répondent pas.

A chaque parcelle le même carrefour propice à la dispersion.

Il y a des fruits pourris par terre. Le ciel est un bloc. Des gourdes sucrées se balancent dans le vent, et sont aussi étalées partout sur le sol.

L’eau est un ruissellement. Les tissus organiques sont des poches qui se creusent, les restes affaissés d’un système d’échanges d’eau et de nutriments. Les fruits ne sont plus que des amas, des sacoches molles et crevées.

Le pédoncule reste solide au milieu d’informes décompositions, il dépasse comme une tige de bois plantée dans la masse. La peau fripée se replie sur elle-même. Le cadavre est l’endroit où les fourmis et les guêpes sont en lutte du sucre.

Leur mot d’ordre est de manger tout de suite le reste, ou d’emporter le fruit par morceaux. C’est un objet riche, un trésor d’énergie. Ils vivent en mangeant de l’énergie résiduelle. Les fruits sont des morts, il faut maintenant les dépecer de leur énergie perdue. Il ne restera rien.

Le soleil a tout donné au fruit, le sucre est une synthèse. Les insectes sont en lutte du sucre. Le fruit est un lieu au sol où la vie converge et s’affaire, la poussière s’y colle. Les odeurs se réveillent.

Le fruit a seulement l’air affaissé, mais toutes les bêtes du coin s’y cachent. Elles sont venues pour le sucre. Elles sont sorties des cartons, des pierres et des bouts de terre dispersés. Le fruit est un peu coulant, il est vieux, mais sa peau est le repaire de toutes les bêtes du quartier. Elles sont venues.

Aucun enfant ne mettra sa main au pourri, il y a trop de cauchemars dans sa tête. Ce qui grouille répugne au point de s’en tenir loin. Il n’y a pas de grouillements dans les grands espaces, il n’y en a que dans les coins étroits, sous les plafonds bas, entre les cloisons où l’espace est exigu. Il y en a dans les replis de la matière. Les vacarmes soudains sont dans les lisières les plus fines du corps. L’esprit est une immensité serrée où la peur peut commencer à s’incarner. S’y trouvent à la fois les butées et les fosses qui lui sont nécessaires. Avec la proximité, l’intérieur d’un fruit pourri devient illimité. Les enfants ont appris à ne pas mettre leurs doigts n’importe où. Les clous rouillés portent la mort. Les insectes sont des pointes.

La peau n’est qu’un voile. Le débordement secret du fruit en graines est pour le sol. Pourriture des organismes, macération des jus, la mort est un précipice. Les insectes ne sont pas des corps comme les autres. Ce sont des forces qui luttent pour elles-mêmes et participent au grand démantèlement. Le sol sera bientôt vide à nouveau.

Aucune espèce n’est vraiment sociale.

Vers insectes œufs larves métamorphoses écailles ailes obscurcissent le ciel en s’échappant des troncs morts qui partout sont étendus de travers.

Dans le désordre, il n’y a rien qui ne soit de travers.

Les troncs morts sont du bois livré à la pluie, sans retour possible, de la chair vermoulue. Le bois mort et les troncs creux sont des repères fixes dans les herbes et les fougères qui grandissent encore, ce sont des lieux dormants, cachés des hauteurs du ciel, dissimulés dans les ronces et dans les tiges poilues, dont les extrémités arborent de petites fleurs maigres et dures.

Autour des souches qui sont des cheminées, il y a de l’air, mais il n’y a pas de vent. L’univers peut être figé soudain.

Les endroits sombres du fond des bois sont souvent plongés dans le sommeil. Il ne s’y passe rien, même si l’on y jette des cailloux. Mais il y a partout la possibilité enfouie d’un réveil. Le silence est un gonflement de l’inexorable prêt à crever l’enveloppe qui le contient. Les ombres regorgent de vies sous-estimées.

Le règne des nuages dépend d’un état de suspension.

(…)


Éditions Héros-Limite, Genève, en coédition avec la HEAD – Genève

Collection:
44 pages
140×215 mm

isbn 978-2-940358-95-3

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