Le registre du mobile de Baptiste Gaillard, de Eric Duvoisin

Lecture critique par Eric Duvoisin
de
Un domaine des corpuscules

paru le 31.10.2018
sur le site
poesieromande.ch

ici

 

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Pénétrer dans le domaine d’écriture de Baptiste Gaillard, c’est se faire le témoin des mille états de la matière, d’un monde travaillé en profondeur par des forces de transformation. Un domaine des corpuscules, un bel ouvrage à l’écrin soigné, paru l’année dernière aux éditions Hippocampe à Lyon, a été récompensé d’un Prix suisse de la littérature 2018. Plasticien de formation (il est diplômé de la Haute école d’arts et de design de Genève), Baptiste Gaillard a publié son premier recueil Le chemin de Lennie aux éditions Héros-Limite. Eric Duvoisin revient sur cet ouvrage. (poesieromande.ch)

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Le projet poétique de l’ouvrage primé est explicité ainsi sur le site du Prix suisse de littérature : « Que serait notre Terre, si l’on en ôtait les hommes ? Rien qu’une suite, dépourvue de toute signification, d’états et de transformations de la matière. Cette situation, Un domaine des corpuscules fait le pari d’en donner une idée. » En effet, nuls signes d’activités humaines dans le territoire des corpuscules : on imagine un monde post-humain, où les traces de notre civilisation perdurent seulement à travers leurs empreintes sur le paysage et la nature, mais où l’homme, pour une raison inconnue (apocalypse atomique, changements climatiques ?), a disparu. Ce scénario dystopique justifie l’évacuation d’un point de vue trop humain sur les choses et permet de mettre au centre des poèmes la matière en devenir. Face au défi d’évoquer les métamorphoses incessantes du réel, un tel projet ne peut prétendre à aucune exhaustivité objective ; de là probablement l’explication du titre et de l’article indéfini « un », choisi par l’auteur : son domaine est un balisage, un panorama, une perspective possible parmi cent autres.

La présence de l’eau ouvre le recueil, et l’on assiste à un déluge recouvrant progressivement la surface de la planète. Les quinze premiers poèmes relatent cette lente et implacable avancée de l’eau qui emporte tout dans son mouvement, micro particules ou bâtiments. Rien ne lui résiste, et sa « coulée irrépressible » (p. 12) est une puissante force de fragmentation et d’entropie : tout se délite, se mélange, s’hybride au contact de l’eau qui est devenue boue, masse liquide charriant alluvions : « Hybrides par ajouts et retraits, un passage par les ombres transforme les choses » (p. 11) Gaillard célèbre « la qualité sombre des mélanges » (p. 8) : « Les particules d’abord isolées, ou du moins réparties en surface, uniformément s’agglomèrent en amas plus imposants. La compacité reste totale, quels que soient les mouvements ». On le voit, cette eau, si elle fragmente la matière en s’infiltrant jusqu’au fond des fibres, a aussi le pouvoir de créer de nouveaux amalgames, de fonder de nouveaux ensembles :

Le domaine des corpuscules s’élargit ; vaporisés pour qu’ensuite se produise une nouvelle condensation. (p.16)

Cet énoncé a valeur de précepte poétique pour appréhender aussi bien l’univers poétique du livre que l’écriture de Baptiste Gaillard. Si la matière du monde semble obéir à ces deux lois de fragmentation et de condensation, le texte lui aussi opère par segmentation d’éléments ou groupes de mots et rassemblement dans le tout du poème, il est « une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent » (Texte de couverture du recueil). Les poèmes sont le résultat de cette condensation, ils s’organisent comme un miroir à la manière du processus qu’ils décrivent : visuellement, les lignes (les vers ?) sont segmentées parfois au milieu d’un mot, qui est rejeté à la ligne suivante, elles donnent à voir ce processus en œuvre aussi bien au niveau thématique que formel. Quant à l’ensemble du texte, il procède par dispersion de motifs qui se répètent, se croisent, créent des réseaux d’échos sémantiques, à l’image de cette « continuité transportante » (p. 49) évoquée dans l’œuvre.

Dans les objets poétiques de Baptiste Gaillard, on relève une grande précision dans la description des processus physique, un soin méticuleux de relater les phénomènes les plus fins dans leur progressive évolution. Ce souci confère au poème la qualité d’un document poétique, puisqu’il relate en détail un événement corpusculaire tel qu’il s’est manifesté et tel qu’il a été enregistré par le stylo ou la caméra du sujet poétique. Le réel est ainsi décrit au plus près de ce qui est observable à l’œil nu. Pour cela, le sujet poétique est mis entre parenthèse, presque absent : le texte distille quelques « on » anonymes qui renforcent une visée objectivante. Si les traces de subjectivité sont gommées de façon à donner aux poèmes de Baptiste Gaillard la consistance d’un compte-rendu poétique, il n’en reste pas moins qu’un tel projet poétique ne peut pas faire l’économie d’une sensibilité subjective. Celle-ci, discrète, mise à distance, se laisse lire tout d’abord dans le choix des motifs : on relève des préférences pour l’humide, l’indistinct, l’hybride. Au fil de l’ouvrage se dessine un imaginaire et des tonalités affectives très personnelles, liées à la boue, au liquide, à la décomposition, à la macération, à ce qui est mou ; un imaginaire de la dissolution de la matière gorgée d’eau est privilégié.

Un monde parfois naturel, parfois urbain émerge des notations de l’auteur. De multiples résidus de notre société post-industrielle témoignent d’un passé révolu (pétrole, plastiques, routes, clous, gélatine, HLM, usines), submergé par les eaux, inexorablement englouti, puis émergeant à nouveau lorsque le déluge a cessé, et que la surface commence à sécher. Dans ce deuxième mouvement de description, Baptiste Gaillard observe à nouveau une même loi de la chimie organique, celle de la décomposition/recomposition :

Les terrains regorgent de mixtures différentes. Les putréfactions côtoient des amorces de germinations : les fragments commencent entre eux à produire du lien. (p.22)

Suivent un ensemble de poèmes que l’on pourrait qualifier de poèmes du reflux. La terre est une « masse affaissée » où sont « lisibles toutes les traces de l’eau » (p. 34). Le déluge a reconfiguré les lieux, l’asséchement a créé de nouveaux paysages. Les processus de transformation néanmoins continuent à œuvrer au sein de la matière, car « il n’y a ni début ni fin claire aux mutations » (p. 37) :  les résultats de l’usure de l’eau « fait éclater enfin à force les poutres porteuses » (p. 26), « L’eau est une activité, même quand elle reste sans activité » (p. 26).

Après le reflux, c’est un nouveau paysage qui s’offre ainsi au regard. Si « Tout bouge autour de l’immobile » (p. 47), ce qui semble figé ou mort cache en son sein « de nouveaux microcosmes, encore dissimulés » (p. 51). La matière et le paysage ne cessent pas d’être continuellement travaillés de l’intérieur par une force de transformation à l’œuvre. Plusieurs poèmes décrivent une atmosphère de chantiers ou de ruines, de no man’s land et de HLM abandonnés. Un paysage urbain déserté, à moitié effondré sous les coups de boutoir d’une tempête ou d’un ouragan, mais d’où la vie va reprendre ses droits. Le vent participe lui aussi à la recomposition d’un « paysage provisoire » (p. 58), et s’il achève de faire effondrer tiges d’herbes ou bâtiments aux murs infiltrés d’eau, il permet dans le même temps d’essaimer les graminées, gage d’un renouveau.

Un troisième mouvement du texte s’attache à évoquer « l’empire de ce qui se gorge » (p. 57), où de nouvelles « formes de la vie petite » (p. 57) émergent et éclosent : de nombreux insectes (guêpes, papillons) virevoltent dans les appartements vides, dans les cavités et les fissures les œufs et les larves se préparent à éclore, « d’innombrables minuscules se délectent de restes inutiles (…) et alimentent la permanence du grouillement » (p. 68) : mites, mouches, araignées, ce sont aussi d’autres corpuscules vivants, qui perdurent et prolongent le cycle de la vie. Ailleurs, la vie animale elle aussi se manifeste, avec les grenouilles, les poissons ou encore ces nuages d’oiseau qui voltigent au-dessus des toits d’une usine. Dans les derniers fragments, le passage d’un avion ou de quelques rares voitures semble indiquer que l’humanité elle-aussi a survécu, même si les traces de la civilisation technologique semblent progressivement disparaître sous l’avancée des forces naturelles : « Deux mondes pour quelques temps superposés sans qu’il ne soit jamais possible d’oublier l’un ou d’oublier l’autre » (p. 73). Ce moment de suspension, d’entre-deux, de passage, c’est cela même qui est le moteur de l’écriture de Baptiste Gaillard ; l’auteur excelle à évoquer ces moments transitoires, à décrire de micro-événements, à poétiser une phénoménologie du « frisson des choses » (p. 72) et archiver un « registre du mobile » (p. 53).

Concernant la forme, le lecteur n’est pas sûr d’avoir affaire à des vers ou de la prose. S’agit-il de blocs de prose poétique au drapeau justifié selon des impératifs visuels, ou des ensembles de vers libres ? A la première lecture, nous voyons une suite de vers et lisons les poèmes ainsi, ce qui a suscité quelques réticences de notre part quant à la pertinence de certains rejets et autres enjambements. Le doute ensuite est survenu (prose ? vers ?), et nous pensons que le texte gagne en cohérence s’il est lu et considéré comme un bloc de prose aux marges larges. Cette suspension entre prose et vers produit un effet plastique certain ; est-elle cependant absolument nécessaire pour fonder la pertinence du texte ? Je n’en suis personnellement pas sûr. A part cette réserve formelle, Un domaine des corpuscules est un beau livre à l’univers poétique singulier et original, doué d’une poétique réalisée avec exigence, et le lecteur se laisse entraîner avec bonheur dans le flux continuel du monde, curieux comme un astronaute archéologue débarquant sur une planète abandonnée depuis longtemps et dont l’écosystème aurait continué à évoluer selon ses rythmes et ses lois propres, libéré du domaine de l’humanité. (Eric Duvoisin)

 

 

Un domaine des corpuscules – extrait traduit en allemand par Gabriela Zehnder

extrait traduit en allemand par Gabriela Zehnder
Catalogue édité par l’Office fédéral de la culture en 2018
ISBN 978-3-9524712-2-7
Seiten 7-9

Wenn es regnet, beginnt sich die Wassergrenze zu bewegen. Der Regen ist ohne Wirkung im Ozean, wo nichts mehr überflutet werden kann.

Feinere Dinge, die sich zwischen den schweren ausbreiten, ausweichen, um zu stocken, nur vorübergehend an ihrem Platz. Zusammensetzung der Flüssigkeiten, unzählige kleine Dinge als Ganzes : Steinkörnchen, das, was abfliesst, und bisweilen sogar gewisse Insekten, zum Beispiel Mückenschwärme.

Das Wasser bricht nicht, sondern fliesst nach allen Seiten hin ab, genau wie andere nachgiebige Gefüge, die sich verformen und den Hindernissen anpassen, wenn der Zusammenprall sie aufhält und ihnen paradoxerweise Gestalt verleiht, einen kurzen Moment nur, bevor sie sich wieder zerteilen, manche auf Dauer. Das schmelzende Eis sammelt sich wieder in einer Einheit von Wasser ; nur die grössten Stücke existieren eine Zeitlang getrennt.

Splitter glänzen noch am Rand der Gefüge, einzelne Reflexe, die sich von der dunklen Beschaffenheit der Gemische abheben, wie dissonante Stimmen, die allein aus der Masse hervortreten und als Arie deren kompakte Natur erkennen lassen.

In ein und demselben Wasser sind die Elemente weniger getrennt, überall treibt die Fischbrut ab. Der Seetang schwimmt in den von den Tieren erzeugten Wirbeln, sanfte Wellen bilden sich auf ihrem Weg. Die Körper verändern sich im lichtlosen Raum, unter der langsamen Einwirkung des Drucks. Im Schlick erschwimmen die Fische im Stillen eine Umgebung, wo jede Bewegung gefahrvoll ist ; reglos, auf Vergessenheit aus, bewegen sie sich nur gelegentlich, plötzlich. Verschrammte und Verstümmelte schwimmen im Kreis beieinander.

Die Mangroven verbergen ein Flechtwerk in ihren Wassern. Verdickungen und Verästelungen breiten sich aus und verengen sich ; Wurzeln zweigen von diesen Wasserknoten ab und dringen in die dichtere Masse des £Schlamms ein.

Die Dinge der Kunkelheit stossen gegeneinander, werden ausgefällt.

Seiten 15-18

Mazerationen, draussen wird alles gewässert, löst sich im gleichen Morast auf. Was zerfällt, ist wie ein Lappen, keine Struktur hält die Masse aufrecht.

Schattengrund, wo alles im selben Saft liegt, was im Wasser ist, wird marin. Das Feste zerstzt sich allmählich und verlässt des äusseren Kranz der Dinge. Das überschwemmte Holzbrett verliert bei der Zersetzungvon sich selbst. Im Bad ballen sich die Partikel des Verrotteten mit dem noch unversehrten zuletzt Hinzugekommenen zusammen, die Assimilation vollzieht sich langsam. Das allgemeine Erscheinungbild ist noch nicht einheitlich ; das ist erst der Fall, wenn genügend Zeit verstrichen ist und das, was hinzugekommen ist, sich nicht mehr unterscheidet von dem schon lange im letzten Stadium zersetzten, zu minimalem Material zurückgebildeten Kondensat der Überreste. Wenn die Dinge verschmelzen mit dem, was sie nunmehr umgibt, erhält der Ort eine Art einheitliches Gepräge, denn alles, was diese Veränderung durchlaufen hat, ist am gleichen Punkt, und alles, was hinzukommt, verteilt sich, blind. Es gibt keine Rythmen mehr, keine Nuancen, keine Andersheit, alles geht im Grau.

Das schlammige Wasser eines Zuflusses vermischt sich mit dem klareren. Die Fluten verändern sich laufend, während sich unterwegs Dinge ansammeln. In der Nähe der Masen bilden sich Strudel. Die Strömungen halten die Trennung eine Zeitlang aufrecht, verlaufen nebeneinander, bevor die Durchmischung vollendet ist.

Das Gebiet der Teilchen erweitert sich ; zerstäubt, damit sich anschliessend eine neue Kondensierung bilden kann.

Die Fensterschreiben sind wie Abhänge, auf denen sich das Wasser in verästelten Rinnsalen ausbreitet, bevor es sich im Fall wieder sammelt. Es trägt einen Teil der verkrusteten Ablagerungen fort und weicht den Rest auf, der zu Formen erstarrt, wenn das Glas trocknet.

Die Baumstrünke quellen wie Schwämme, verschiedene Schattierungen von Graugrün schillern im Morast. Die Üppigkeit nimmt mit der Auflösung zu ; verkohhlte Stämme liegen zum Teil im Wasser, mit Gräsern rundherum. Grosse Massen verändern sich langsam, entsprechend der hinzukommenden Strudel, aus denen sie sich zusammensetzen. Dort, wo etwas verliert und wo etwas aufsaugt, platzen Blasen im Schaum.

Die Rinnsale verlaufen im Zickzack, werden immer kleiner, bis sie versiegen : Dann schliesst sich die Oberfläche wieder, wird zu einer Mischung aus Gekrümmtem und Weichem : Plastik und andere Materialien werden allmählich zugedeckt, doch einzelne Stücke ragen noch heraus, grössere treten zwischen den anderen Ablagerungen hervor. Die Steine versinken im Schlamm, die Vermischung bleibt unvollständig.

Die Vertiefungen der beschädigten Strassenabschnitte werden zu Pfützen. Der rötliche Eisenfeilstaub dringt in die Substanzen ein, die sich darin befinden. Öl, das bis zur Erschöpfung der Reserven aus den Löchern ausläuft, flackert in Regenbogenfarben an der Wasseroberfläche, über den darunter liegenden Trümmern.

Es geschehen regelmässig Dinge, die sich vom Ganzen unterscheiden, doch im Allgemeinen lösen sich diejenigen, die zuerst farbig waren, mit der Zeit auf und werden nach und nach zu einer unbestimmten Masse.

Seiten 72-78

Ein Grab hat keine Luft, unter den hohen Bäumen bleibt es versenkt, hat nur eine Rückseite.

Unbeständige Blattläuse : Bewegungen der Augen, fliessende Übergänge von Beinen und Haaren, die Langsamkeit der Körper, die aufeinanderfolgen und ausscheren. Jedes Ding tritt in eine Reihe ein und wieder aus ihr aus. Die Spinnen halten inne und warten reglos, bis sich ihre Beute verfangen hat.

Die Wiederholung, ein Crescendo. Überall Zerfall, das Zittern der Dinge.

Die in den Scheinwerfern eingekeilten Tiere bleiben wie erstarrt. Im Netz gefangene Insekten werden mit einem Biss gelähmt und mit Klebschichten umwickelt. Einfache Strassenlaternen saugen das fliegende Leben der Felder auf.

Etwas Ruhiges geht von den Wiesen aus, das hin und wieder ein Aufschrecken plötzlich stört. Echos von Grillen oder herumwirbelnde Reigen entlang der Stomleitungen. Allerlei neue Geräusche steigen aus der Stille auf. Der Wind hält nicht inne, von weither kommend, streift er das Hier nur. In der Nacht tönt der geringste Laut wie ein Knall.

Die Fahrbahnen existieren noch, doch sie sind nicht erkennbar. Da sind einige Häuser, Flecken von wild durcheinanderwachsenden Gräsern, und das Geflecht aus Teer, in der Fläche verborgen. Wie eine Kraft, die von überallher gleichzeitig auftaucht, sich über den strengen Raster des Strassennetzes hinwegsetzend und in ihn eindringend von beinahe unbewohnten Vierteln nach und nach aus.

Es gibt andere Rythmen während des Tages und während der Nacht. Tiere leben in wuchernder Natur, bewegen sich in erschlafften Räumen, wo nicht weder wirklich gerade doch wirklich regelmässig erscheint. Überall herrscht die Sorge um das Nest vor ; da sind die Autos, die vielleicht vorbeifahren, die Lichter einiger Häuser, und in den Wiesen, mehr oder weniger verwischt, die inaktiven Spuren des Zivilisierten. Zwei Welten, die sich für eine Weile überlagern, ohne dass es je möglich ist, die eine oder die andere zu vergessen.

Die Insekten und ihre Stacheln, Gewimmel, Pflanzen, die reizen im Wirrwarr des Gestrüpps. Perlen lassen die Brennesseln schwellen, die längsten Stängel treten schärfer hervor. Die Form der Blätter zeichnet sich im Gegenlicht ab ; überall heben sich die Härchen und Zacken gegen einen weiten, weissen Himmel ab.

Die Unordnung ist ein wirrer Haufen von Stängeln, die blind sind füreinander und alle nach ihrer eigenen Logik wachsen. Ein wildes Gemenge, das ins Chassis eindringt, sich verflicht und an einem anderen Ort durch die Fenster wieder nach draussen gelangt : Autowracks sind wie gelähmt davon, vom Brachland erfasst, von einem Baum durchbohrt, der seine Äste in einer immer engeren Umklammerung ausbreitet, von innen nach aussen, an der Stelle, wo sich neue Verzweigungen bilden.

Was es durchdringt, begräbt es unter sich, und gleichzeitig verschafft es den planlos wirkenden Kräften Angriffsfläche, um sich auszubreiten. Würge-Gräser, die wahllos alles verschlingen.

Wechsel, die langsam durchmischen ; fortlaufende Erosion von allmählich sich auflösenden Stoffen. Es gab des Ozean, es gab Felder ; Schwellungen jetzt von verfaulenden Fischen im Wald. Das Ballett der Teile, die, selbst die kleinsten, ständig gegeneinanderstossen.

Der Raum im Freien ist nur eine weniger drückende Variante des Untergrunds.

Die Glühwürmchen wirbeln in den Büschen herum, verschwinden und tauchen wieder auf. Sie führen eine Reihe von gleichen Bewegungen aus, die dennoch immer verschieden sind. Die Abfolge ist ungewiss, die Kreise sind manchmal grösser als üblich.

Leuchtende Punkte tanzen an der Oberfläche des Moorlands ; Gräser wachsen in Hohlräumen.

Die Sonne beleuchtet bald nur noch eine Seite der Gräser, die von den langgestreckten Schatten am Boden verlängert werden, die ihrerseits zerfliessen, und die Nacht beginnt wirklich.

Langsam tauchen Einzelheiten wieder an die Oberfläche, die das Treiben des Tages unhörbar gemacht hat. Wenn ein Flugzeug vorbeifliegt, entsteht ein Sirren, ein feiner Steifen in der Höhe, der den terrestrischen Raum stört ; dieser zieht sich durch den Kontrast zu einer stummen Masse zusammen, bevor er sich wieder zu zahllosen Einzelheiten erweitert, wenn das Flugzeug verschwunden ist.

Der Wind ist ein Säer, die Flächen sind weit. Die Grillen zirpen noch eine Weile.

(…)


texte original
pages 7-9

Quand il pleut, la frontière des eaux se met à bouger. La pluie qui tombe n’a pas d’effet dans l’océan où rien ne peut être plus submergé.

Choses plus fines qui se répandent parmi les lourdes, contournent pour enliser, transitoires dans leurs emplacements. Composition des fluides, d’innombrables petits en ensembles : granules des pierres, ce qui s’écoule, et parfois même certains insectes, par exemple des nuages de moucherons.

L’eau ne se brise pas, mais s’écoule de tous côtés, comme d’autres ensembles malléables qui se déforment, s’ajustent aux obstacles quand la collision les empêche, et paradoxalement leur donne corps, parfois pour un bref moment seulement avant de se brouiller à nouveau, d’autres de manière plus durable. La glace qui fond se rassemble à nouveau dans une unité des eaux ; seuls les plus gros morceaux demeurent un temps individués.

Des éclats brillent encore en marge des regroupements, des reflets disparates contrastant avec la qualité sombre des mélanges, comme des voix dissonantes s’écartant seules du magma, faisant apparaître en aria sa nature compacte.

Dans un même fond d’eau les éléments sont moins séparés, partout le fretin dérive. Le varech flotte dans le sillage des bêtes, des ondulations se forment à leur passage. Les corps se transforment dans l’absence de lumière, dans l’emprise lente des pressions. Secrètement dans la vase les poissons nagent un environnement où chaque geste est risqué ; immobiles pour un oubli, parfois seulement ils remuent soudain. Balafrés et mutilés se côtoient dans le cercle.

Les mangroves cachent des entrelacs dans leurs eaux. Protubérances et ramilles se multiplient et se resserrent; des racines s’écartent de ces noeuds aquatiques, et s’enfoncent dans le mélange plus dense qu’est la boue.

Les choses de l’obscur sont entre elles précipitées.

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pages 15-18

Macérations, ça trempe dehors, tout se défait dans la même boue. Le désarticulé est une chiffe, aucune structure ne tenant la masse.

Profond d’ombre où tout est dans le même jus, ce qui est dans l’eau devient marin. Le solide se désagrège peu à peu et déserte la couronne extérieure des choses. La planche de bois immergée perd d’elle-même en dissolutions. Dans le bain, les particules des dégradés s’agglomèrent aux derniers venus, encore intègres, et l’assimilation est lente. L’aspect général n’est pas encore uni; ça ne devient le cas que lorsqu’un temps suffisant est passé et que ni ce qui vient de s’ajouter ni le fond de restes, depuis longtemps décomposé au dernier stade, réduit matériel minimum, ne sont plus distincts. Quand les choses se fondent dans ce qui désormais les entoure, une sorte de caractère commun est assigné au lieu, parce que tout ce qui est passé par cette modification en est au même point, et que tous les nouveaux apports se répartissent, aveuglément. Il n’y a plus de rythmes, plus de nuances, plus d’altérité, tout se déforme dans le gris.

La terreuse d’un affluent se mêle à la plus limpide. Les flots changent tout au long, accumulant des choses du parcours. Des tourbillons se forment près des quantités. Les courants maintiennent un temps la séparation, leurs écoulements voisinant, avant que l’amalgame ne soit complet.

Le domaine des corpuscules s’élargit ; vaporisés pour qu’ensuite se produise une nouvelle condensation.

Les vitres sont aussi des pentes où l’eau s’étale en filaments avant de se rassembler à nouveau dans la chute. Elles se chargent d’une partie des dépôts qui formaient une croûte, amollissant le reste qui sera figé en formes quand le verre aura séché.

Les souches baignent en spongieuses, il y a des nuances de gris vert scintillant dans la boue. La luxuriance augmente dans la déliquescence ; les troncs calcinés trempent en partie dans l’eau, avec des herbes autour. De grandes masses fluctuent lentement selon l’addition de tous les remous qui les composent. Là où ça perd et où ça pompe, des bulles éclatent dans la mousse.

Les ruissellements s’amincissent, étirés en zigzags jusqu’au tarissement: la surface se referme alors, devient un mélange de tordues et de mous : plastiques et tissus peu à peu sont recouverts, mais des morceaux dépassent encore, de plus gros qui ressortent parmi les autres alluvions. Les pierres s’enfoncent dans la vase, le mélange reste incomplet.

Les creux se gorgent des gouilles dans les parties défoncées de la route. La poussière roussie de limailles infiltre les tissus qui s’y trouvent. De l’huile, coulant des brèches jusqu’au tarissement des réserves, tremble en couleurs arc-en-ciel en surface de décombres désormais inondés.

Il se passe régulièrement des choses qui se distinguent de l’ensemble, mais globalement, les choses d’abord colorées fondent ensuite, peu à peu indifférenciées.

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pages 72-78

Une tombe, ça n’a pas d’air, plat, dans les futaies ça garde enfoncé, n’a qu’un revers.

Versatiles de pucerons: mouvements des yeux, séquences fluides de pattes et poils, la lenteur des corps en successions et en ruptures. Chaque chose entre et sort d’alignements. Les araignées s’interrompent et attendent, immobiles, que leur proie soit leurrée.

La répétition, un crescendo. Le délitement partout, le frisson des choses.

Les bêtes capturées dans les phares restent pétrifiées. Les insectes coincés dans la toile sont paralysés en une morsure et emballés dans des couches de colle. De simples lampadaires aspirent la vie volante des champs.

Quelque chose de calme se dégage des prairies, qu’un soubresaut brouille parfois soudain. Des échos de grillons ou des rondes de virevoltants longeant les lignes électriques. Beaucoup de bruits nouveaux ressortent du silence. Le vent ne fait que passer, il touche ici en venant de loin. Dans la nuit, le moindre son résonne comme un éclat.

Les chaussées existent encore, mais elles sont enfouies. Il y a quelques maisons debout, des remous de graminées, et le réseau de goudron, à plat dissimulé. Comme une force émergeant de partout en même temps, ignorant le quadrillage rigoureux des routes, le débordant au lieu de s’y tenir, des étendues d’herbes effacent peu à peu la lisibilité d’arrondissements qui ne sont presque pas habités.

Il y a d’autres rythmes, durant le jour et durant la nuit. Des bêtes vivent dans le foisonnement, parcourent des espaces devenus lâches, où rien ne semble ni vraiment droit ni régulier. Partout c’est la préoccupation du nid, avec des voitures qui peuvent parfois passer, les lumières de quelques maisons, et dans les prés, plus ou moins tassées, les traces inactives du policé. Deux mondes pour quelques temps superposés sans qu’il ne soit jamais possible d’oublier l’un ou d’oublier l’autre.

Les insectes et leurs piquants, parts grouillantes, des plantes irritantes dans le tourbillon des fourrés. Les orties se gonflent de perles, leurs tiges les plus longues paraissent plus acérées. La forme des feuilles se découpe à contre-jour; partout, les poils et les dentelures se détachent d’un ciel immense et blanc.

Le désordre est un ramassis de tiges embrouillées, les unes aveugles aux autres, qui grandissent toutes selon leur propre logique. Mêlées qui s’insinuent, se croisent dans le châssis et s’échappent ailleurs par les fenêtres: des carcasses en sont percluses de part en part, saisies en friche, qu’un arbre transperce, déroulant ses branches toujours plus serrantes, de l’intérieur vers l’extérieur, à l’endroit de nouvelles ramifications.

Ça garde enfoncé ce que ça traverse, et en même temps ça donne aux forces œuvrant au disparate facilité de capture pour l’éparpillement. Constricteur des herbes, qui avalent sans distinction.

Les alternances brassent lentement ; l’érosion sans cesse de matières dispersées à mesure. Il y avait l’océan, il y avait des champs; bouffissures maintenant de poissons pourrissant en forêt. Le ballet de parties qui, même infimes, se percutent à tout instant.

Le plein air n’est qu’une version moins chargée des souterrains.

Des lucioles tourbillonnent dans les buissons, disparaissant par moments avant de rejaillir. Elles accomplissent une suite de mêmes gestes pourtant toujours différents. Les enchaînements sont incertains, les tournoiements sont parfois plus amples que d’habitude.

Des points lumineux dansent en surface des marais ; des herbes grandissent dans des vides.

Le soleil n’éclaire bientôt plus qu’une face des herbes, prolongées au sol en un étirement d’ombres, fondant à leur tour, et la nuit commence vraiment.

Des détails reparaissent lentement que l’agitation du jour rendait inaudibles. Au passage d’un avion, un sifflement se dégage, comme une fine zébrure d’altitude perturbant les espaces terrestres, resserrés par contraste en une masse silencieuse, avant qu’ils ne s’élargissent à nouveau en détails innombrables après sa disparition.

Le vent est un semeur, les étendues sont vastes. Les grillons résonnent encore un moment.

(…)

 

Un domaine des corpuscules – extrait traduit en italien par Pierre Lepori

Extrait traduit en italien par Pierre Lepori.
Catalogue édité par l’Office fédéral de la culture en 2018
ISBN 978-3-9524712-2-7
Pagine 7-9

Quando piove, la frontiera delle acque si fa instabile. La pioggia che cade non ha presa sull’oceano, dove niente può essere più sommerso.

Cose più sottili che si spandono tra le pesanti, aggirano e affossano, transitorie nei loro punti fissi. Composizione di fluidi, d’innumerevoli minuzie aggregate: granelli di pietra, quel che scorre, e a volte pure certi insetti, nugoli di moschini per esempio.

L’acqua non si spezza, ma scorre da ogni parte, come ogni insieme malleabile che si deforma, prende la sagoma degli ostacoli se impedito dall’urto, e paradossalmente è proprio questo a dargli corpo, a volte solo per un istante, prima di scompaginarsi nuovamente, oppure invece rendendolo più stabilmente ; solo i pezzi più grandi restano intatti più a lungo.

Schegge brillano ancora ai margini dei conglomerati, riflessi etereogenei contrastano con le trame oscure degli impasti, come voci dissonanti che si levano solitarie dal magma, rivelando la sua natura compatta di congerie.

Sullo stesso fondale d’acquea, gli elementi sono meno separati, talvoltai pesciolini vanno alla deriva. Le alghe galleggiano sulla scia delle bestiole, increspando l’acqua al loro passaggio. Al buio i corpi si trasformano, nella morsa lenta della pressione. Dentro nel limo segretamente i pesci nuotano, quaggiù ogni gesto è un rischio ; immobili e dimentichi, solo a volte improvvisamente si muovono. Nel cerchio vivono fianco a fianco mutilati e sfregiati.

Le mangrovie nascondono grovigli nelle loro acque. Protuberanze e sterpi si moltiplicano e si stringono ; radici tentano di liberarsi dai nodi acquorei e si tuffano nel gorgo più denso del fango.

Le cose precipitano insieme del regno oscuro.

Pagine 15-18

Putredine, fiotti d’acqua là fuori, tutto si stempera nello stesso fango. Nessuna struttura tiene unita la massa, che si smembra come un cencio.

Fondo d’ombra in cui tutto è nello stesso brodo, ciò che sta nell’acqua diventa marino. Ciò che è solido si disgrega poco a poco e prende il largo dalla corona del mondo esterno. L’asse di legno sommersa perde sostanza e si dissolve. Nell’acqua, le particelle degli scarti si accorpano con quel che trovano di ancora intatto ed è lento il processo d’assimilazione. Il disegno generale ancora non è compiuto ; non lo sarà, finché un tempo sufficiente sarà trascorso e fino al punto in cui né quanto si aggiunge né quanto giace sul fondo, frantumaglia minuscola, diventano una cosa sola. Quando le cose alla fine si fondono con ciò che ormai le circonda, una sorta di carattere comune è dato al luogo, giacché tutto quel che è passato attraverso il processo di modifica arriva allo stesso stadio, e tutto ciò che si aggrega in seguito si ripartisce ciecamente. Non ci sono più ritmi né sfumature. Nessuna alterità, tutto si deforma nel grigio.

La limacciosa di un affluente si mischia alla più limpida. I flutti cambiano continuamente, accumulando cose sul loro cammino. Si formano gorghi accanto alle masse. Le correnti mantengono la separazione per un istante, il loro scorrere affiancato, prima che l’amalgama sia completo.

Il regno dei corpuscoli s’espande; vaporizzati perché una nuova condensazione si produca.

I vetri sono anch’essi pendii su cui l’acqua si dispiega in rigoli, prima di raccogliersi di nuovo nella caduta. Si caricano d’un leggero deposito, che formava una crosta ; rendono più molle il resto, che sarà fissato in nuove forme, quando il vetro sarà asciutto.

Tra i ceppi inzuppati a spugna, si scorgono riflessi grigioverdi brillare nella mota. La deliquescenza aumenta il rigoglio; i tronchi carbonizzati semi-sommersi dalle acque, e l’erba tutt’intorno. Masse possenti galleggiano lentamente, sono la somma dei mulinelli che le compongono. Laddove scorre, laddove assorbe, scoppiano bolle nel muschio.

Diminuiscono i deflussi, sparsi a zigzag fino a prosciugarsi : la superficie si richiude allora, diviene un misto di contorti e di molli: plastiche e tessuti poco a poco sono ricoperti, ma oggetti duri rompono ancora la superficie, pezzi più grossi che fuoriescono tra le altre alluvioni. Le pietre scompaiono nella melma, la miscela resta incompleta.

Le buche si riempiono di pozzanghere, nelle zone sconnesse della strada. La polvere di ferro arrugginita s’infiltra nei tessuti che vi sono immersi. L’olio che cola dalle fessure fino allo svuotarsi delle riserve, fa vibrare riflessi arcobaleno sulla superficie dei detriti ormai sommersi.

Accadono cose, regolarmente, ben distinte dall’insieme, ma in generale quelle ch’erano colorate si sciolgono più tardi e a poco a poco divengono una massa indistinta.

Pagine 72-78

In una tomba non c’è aria, orizzontale, tra gli alberi alti lo tira sotto, non ha che un rovescio.

Volubili cimici : movimenti d’occhi, sequenze liquide di zampe e peli, la lentezza dei corpi in file serrate o spezzate. Ogni cosa entra ed esce da una linea. I ragni si fermano e aspettano immobili che la loro preda sia ingannata.

Ripetizione, crescendo. Lo smottamento ovunque, il fremito delle cose.

Le bestiole prese in trappola dai fari s’immobilizzano. Gli insetti cattturati dalle tela sono paralizzati da un morso e immobilizzati dentro strati di colla. Semplici fanali aspirano la vita volante dei campi.

Qualche cosa di calmo sale dai prati, a volte turbato, improvvisamente, da un sussulto. Echi di grilli o frullare di minuscole ali seguono i fili elettrici. Molti rumori nuovi sgorgano dal silenzio Il vento è un ospite effimero, passa di qui venendo da lontano. Nelal notte, il minimo suono risuona come uno scoppio.

Le strade esistono ancora, ma sono sepolte. Qualche casa è rimasta in piedi, mazzi di graminacee, e steso, nascosto, il tracciato di catrame. Come una forza che emerge sempre e ovunque, ingorando la geometria rigorosa delle strade, debordando anziché stare al suo posto, erbe selvatiche cancellano poco a poco la leggibilità di periferie ormai quasi inabitate.

Ci sono poi altri ritmi, di giorno di notte. Alcune bestie vivono nel folto, percorrono spazi che hanno perso i loro confini, in cui niente sembra diritto né regolare. Ovunque, ci si preoccupa dei nidi, e a volte capita che passino macchine, le luci di qualche casa, e nei prati, più o meno cancellate, le tracce inattive di civiltà. Due mondi per brevi istanti sovrapposti, senza che mai sia possibile dimienticare l’uno o l’altro.

Gli insetti e i loro aculei, zone pullulanti, piante irritanti nel turbinio dei cespugli. Le ortiche si rimpiono di perle, i gambi più alti sembrano ancora più affilati. La forma delle foglie si disegna in controluce; dappertutto, la peluria e i bordi dentellati si stagliano su un cielo bianco e immenso.

Il disordine è un’accozzaglia di steli aggrovigliati, ognuno indifferente agli altri, che crescono secondo una loro logica singolare. Intreccio che s’insinua, si ritrova nei telai e fuoriescono altrove dalle finestre: paralizzano completamente le carcasse, le immobilizzano come un cantiere abbandonato, trafitto da un albero che dispiega i suoi rami sempre più prensili, dall’interno verso l’esterno, dove spuntano sempre nuove ramificazioni.

Mantiene affondato quel che attraversa, e intanto offre una presca facile per la dissipazione alle forze che concorrono alla confusione. Serraglio d’erbe che inghiottono senza distinzioni.

Rotazioni che mescolano lentamente, l’erosione infinita delle materie, disperse a poco a poco. C’era l’oceano, c’erano campi; ora gonfiori di pesci che marciscono nella foresta. Il balletto degli elementi che, seppure infinitesimi, non smettono di sbattersi contro.

L’aria aperta non è altro che una versione meno oppressa dai sotterranei.

Lucciole volano tra i cespugli, a tratti scomparendo e poi tornando. Ripetono una serie identica di gesti, eppure ogni volta diversi. Serie di movimenti incerti, giravolte, talvolta più ampie del solito.

Puntini luminosi danzano sulla superficie della palude ; erbe crescono dentro il vuoto.

Il sole ormai illumina soltanto un lato dell’erba, che si prolunga al suolo in una striscia di ombre, poi si fondono a loro volta. E la notte comincia davvero.

Lentamente riaffiorano dettagli, che l’agitazione del giorno rendeva inudibili. Passa un aereo, ne nasce un fischio, come una minuscola striatura del cielo che perturba gli spazi terrestri, stretti per resistere in una massa silenziosa, prima di dispiegarsi di nuovo in dettagli innumeri, dopo che è passato.

Il vento semina, le distese sono vaste. I grilli friniscono ancora per un momento.

(…)


texte original
pages 7-9

Quand il pleut, la frontière des eaux se met à bouger. La pluie qui tombe n’a pas d’effet dans l’océan où rien ne peut être plus submergé.

Choses plus fines qui se répandent parmi les lourdes, contournent pour enliser, transitoires dans leurs emplacements. Composition des fluides, d’innombrables petits en ensembles : granules des pierres, ce qui s’écoule, et parfois même certains insectes, par exemple des nuages de moucherons.

L’eau ne se brise pas, mais s’écoule de tous côtés, comme d’autres ensembles malléables qui se déforment, s’ajustent aux obstacles quand la collision les empêche, et paradoxalement leur donne corps, parfois pour un bref moment seulement avant de se brouiller à nouveau, d’autres de manière plus durable. La glace qui fond se rassemble à nouveau dans une unité des eaux ; seuls les plus gros morceaux demeurent un temps individués.

Des éclats brillent encore en marge des regroupements, des reflets disparates contrastant avec la qualité sombre des mélanges, comme des voix dissonantes s’écartant seules du magma, faisant apparaître en aria sa nature compacte.

Dans un même fond d’eau les éléments sont moins séparés, partout le fretin dérive. Le varech flotte dans le sillage des bêtes, des ondulations se forment à leur passage. Les corps se transforment dans l’absence de lumière, dans l’emprise lente des pressions. Secrètement dans la vase les poissons nagent un environnement où chaque geste est risqué ; immobiles pour un oubli, parfois seulement ils remuent soudain. Balafrés et mutilés se côtoient dans le cercle.

Les mangroves cachent des entrelacs dans leurs eaux. Protubérances et ramilles se multiplient et se resserrent; des racines s’écartent de ces nœuds aquatiques, et s’enfoncent dans le mélange plus dense qu’est la boue.

Les choses de l’obscur sont entre elles précipitées.

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pages 15-18

Macérations, ça trempe dehors, tout se défait dans la même boue. Le désarticulé est une chiffe, aucune structure ne tenant la masse.

Profond d’ombre où tout est dans le même jus, ce qui est dans l’eau devient marin. Le solide se désagrège peu à peu et déserte la couronne extérieure des choses. La planche de bois immergée perd d’elle-même en dissolutions. Dans le bain, les particules des dégradés s’agglomèrent aux derniers venus, encore intègres, et l’assimilation est lente. L’aspect général n’est pas encore uni; ça ne devient le cas que lorsqu’un temps suffisant est passé et que ni ce qui vient de s’ajouter ni le fond de restes, depuis longtemps décomposé au dernier stade, réduit matériel minimum, ne sont plus distincts. Quand les choses se fondent dans ce qui désormais les entoure, une sorte de caractère commun est assigné au lieu, parce que tout ce qui est passé par cette modification en est au même point, et que tous les nouveaux apports se répartissent, aveuglément. Il n’y a plus de rythmes, plus de nuances, plus d’altérité, tout se déforme dans le gris.

La terreuse d’un affluent se mêle à la plus limpide. Les flots changent tout au long, accumulant des choses du parcours. Des tourbillons se forment près des quantités. Les courants maintiennent un temps la séparation, leurs écoulements voisinant, avant que l’amalgame ne soit complet.

Le domaine des corpuscules s’élargit ; vaporisés pour qu’ensuite se produise une nouvelle condensation.

Les vitres sont aussi des pentes où l’eau s’étale en filaments avant de se rassembler à nouveau dans la chute. Elles se chargent d’une partie des dépôts qui formaient une croûte, amollissant le reste qui sera figé en formes quand le verre aura séché.

Les souches baignent en spongieuses, il y a des nuances de gris vert scintillant dans la boue. La luxuriance augmente dans la déliquescence ; les troncs calcinés trempent en partie dans l’eau, avec des herbes autour. De grandes masses fluctuent lentement selon l’addition de tous les remous qui les composent. Là où ça perd et où ça pompe, des bulles éclatent dans la mousse.

Les ruissellements s’amincissent, étirés en zigzags jusqu’au tarissement: la surface se referme alors, devient un mélange de tordues et de mous : plastiques et tissus peu à peu sont recouverts, mais des morceaux dépassent encore, de plus gros qui ressortent parmi les autres alluvions. Les pierres s’enfoncent dans la vase, le mélange reste incomplet.

Les creux se gorgent des gouilles dans les parties défoncées de la route. La poussière roussie de limailles infiltre les tissus qui s’y trouvent. De l’huile, coulant des brèches jusqu’au tarissement des réserves, tremble en couleurs arc-en-ciel en surface de décombres désormais inondés.

Il se passe régulièrement des choses qui se distinguent de l’ensemble, mais globalement, les choses d’abord colorées fondent ensuite, peu à peu indifférenciées.

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pages 72-78

Une tombe, ça n’a pas d’air, plat, dans les futaies ça garde enfoncé, n’a qu’un revers.

Versatiles de pucerons: mouvements des yeux, séquences fluides de pattes et poils, la lenteur des corps en successions et en ruptures. Chaque chose entre et sort d’alignements. Les araignées s’interrompent et attendent, immobiles, que leur proie soit leurrée.

La répétition, un crescendo. Le délitement partout, le frisson des choses.

Les bêtes capturées dans les phares restent pétrifiées. Les insectes coincés dans la toile sont paralysés en une morsure et emballés dans des couches de colle. De simples lampadaires aspirent la vie volante des champs.

Quelque chose de calme se dégage des prairies, qu’un soubresaut brouille parfois soudain. Des échos de grillons ou des rondes de virevoltants longeant les lignes électriques. Beaucoup de bruits nouveaux ressortent du silence. Le vent ne fait que passer, il touche ici en venant de loin. Dans la nuit, le moindre son résonne comme un éclat.

Les chaussées existent encore, mais elles sont enfouies. Il y a quelques maisons debout, des remous de graminées, et le réseau de goudron, à plat dissimulé. Comme une force émergeant de partout en même temps, ignorant le quadrillage rigoureux des routes, le débordant au lieu de s’y tenir, des étendues d’herbes effacent peu à peu la lisibilité d’arrondissements qui ne sont presque pas habités.

Il y a d’autres rythmes, durant le jour et durant la nuit. Des bêtes vivent dans le foisonnement, parcourent des espaces devenus lâches, où rien ne semble ni vraiment droit ni régulier. Partout c’est la préoccupation du nid, avec des voitures qui peuvent parfois passer, les lumières de quelques maisons, et dans les prés, plus ou moins tassées, les traces inactives du policé. Deux mondes pour quelques temps superposés sans qu’il ne soit jamais possible d’oublier l’un ou d’oublier l’autre.

Les insectes et leurs piquants, parts grouillantes, des plantes irritantes dans le tourbillon des fourrés. Les orties se gonflent de perles, leurs tiges les plus longues paraissent plus acérées. La forme des feuilles se découpe à contre-jour; partout, les poils et les dentelures se détachent d’un ciel immense et blanc.

Le désordre est un ramassis de tiges embrouillées, les unes aveugles aux autres, qui grandissent toutes selon leur propre logique. Mêlées qui s’insinuent, se croisent dans le châssis et s’échappent ailleurs par les fenêtres: des carcasses en sont percluses de part en part, saisies en friche, qu’un arbre transperce, déroulant ses branches toujours plus serrantes, de l’intérieur vers l’extérieur, à l’endroit de nouvelles ramifications.

Ça garde enfoncé ce que ça traverse, et en même temps ça donne aux forces œuvrant au disparate facilité de capture pour l’éparpillement. Constricteur des herbes, qui avalent sans distinction.

Les alternances brassent lentement ; l’érosion sans cesse de matières dispersées à mesure. Il y avait l’océan, il y avait des champs; bouffissures maintenant de poissons pourrissant en forêt. Le ballet de parties qui, même infimes, se percutent à tout instant.

Le plein air n’est qu’une version moins chargée des souterrains.

Des lucioles tourbillonnent dans les buissons, disparaissant par moments avant de rejaillir. Elles accomplissent une suite de mêmes gestes pourtant toujours différents. Les enchaînements sont incertains, les tournoiements sont parfois plus amples que d’habitude.

Des points lumineux dansent en surface des marais ; des herbes grandissent dans des vides.

Le soleil n’éclaire bientôt plus qu’une face des herbes, prolongées au sol en un étirement d’ombres, fondant à leur tour, et la nuit commence vraiment.

Des détails reparaissent lentement que l’agitation du jour rendait inaudibles. Au passage d’un avion, un sifflement se dégage, comme une fine zébrure d’altitude perturbant les espaces terrestres, resserrés par contraste en une masse silencieuse, avant qu’ils ne s’élargissent à nouveau en détails innombrables après sa disparition.

Le vent est un semeur, les étendues sont vastes. Les grillons résonnent encore un moment.

(…)

Prix suisse de littérature 2018 pour “Un domaine des corpuscules”

 

http://www.prixlitterature.ch/fr/


Tournée de lecture Prix suisses de littérature 2018

1) Donnerstag, 1. März, 19:00, Bern, Buchhandlung Haupt, Falkenplatz 14, mit Michael Fehr und Jérôme Meizoz. Sprecher: Ulrich Beseler. Moderation: Tabea Steiner. Eintritt Fr. 16.-, www.haupt.ch

2) Donnerstag, 8. März, 19:00, Stein am Rhein, Museum Lindwurm, im Jakob und Emma Windler-Saal, Bürgerasyl, Obergass 13, mit Michael Fehr und Manuel Troller (Gitarre). Moderation: Hansueli Probst. www.lindwurmlesereihe.ch

3) Sabato, 10 marzo, 18:00, Mendrisio, Libreria dei ragazzi, via Paolo Torriani 9a, con Anna Felder e Fabiano Alborghetti. Moderazione: Yari Bernasconi. In collaborazione con Chiasso Letteraria, www.chiassoletteraria.ch

4) Mardi 20 mars, 19:30, Martigny, Manoir de la Ville, avec Jérôme Meizoz et Fabiano Alborghetti. Vincent David (comédien), Valentin Chappot (musique). Modération: Céline Cerny. En collaboration avec l‘association „Cellules poétiques“.

5) Mittwoch, 21. März, 20:00, Solothurn, Buchhaus Lüthy, Gurzelngasse 17, mit Friederike Kretzen und Michael Fehr. Moderation: Hansueli Probst. www.buchhaus.ch

6) Jeudi 22 mars, 18:30, Fribourg / Donnerstag, 22. März, 18:30, Freiburg, Salle Rossier, Rue de l’Hôpital 2, avec Jérôme Meizoz et Michael Fehr. Modération: Nathalie Garbely. Avec la collaboration de la Bibliothèque de la Ville et la Deutsche Bibliothek, www.bibliothequefribourg.ch

7) Mittwoch, 28. März, 19:30, Frauenfeld, Kantonsbibliothek Thurgau, Promenadenstrasse 12, mit Friederike Kretzen und Yael Inokai. Moderation: Michael Guggenheimer. www.kantonsbibliothek.tg.ch

8) Dienstag, 3. April, 20:00, Zürich, Kosmos, Lagerstr. 102, mit Yael Inokai und Michael Fehr. Moderation: Michael Guggenheimer. www.kosmos.ch

9) Mardi 10 avril, 19:00, Bienne / Dienstag, 10. April, 19:00, Biel, Nouveau Musée de Bienne (NMB), Faubourg du Lac 52, avec Baptiste Gaillard et Friederike Kretzen. Modération: Nathalie Garbely. Avec la collaboration du
Lyceum Club International Bienne, www.nmbienne.ch, www.lyceumclubbiel.ch

10)Mittwoch, 11. April, 19:00, Winterthur, Winterthurer Bibliotheken, Stadtbibliothek am Kirchplatz, Obere Kirchgasse 6, mit Dumenic Andry und Friederike Kretzen. Moderation: Martina Kuoni. bibliotheken.winterthur.ch

11)Donnerstag, 12. April, 18:00, Chur, Kantonsbibliothek Graubünden, Karlihofplatz, mit Dumenic Andry und Michael Fehr. Moderation: Martina Kuoni.

12)Mardi 17 avril, 19:00, Genève, Bibliothèque de la Cité, Place des TroisPerdrix 5, avec Fabiano Alborghetti et Jérôme Meizoz. Modération: Geneviève Bridel. www.ville-ge.ch/bm

13) Mittwoch, 18. April, 19:45, Stans, lit.z Literaturhaus Zentralschweiz, Alter Postplatz 3, mit Dumenic Andry und Friederike Kretzen. Adi Blum (Musik). Moderation: Beat Mazenauer. Eintritt Fr. 18.-/15.-, www.lit-z.ch

14)Samedi 21 avril, 10:00, Chaux-de-Fonds, Bibliothèque de la Ville, avec Baptiste Gaillard et Dumenic Andry. Walter Rosselli (traducteur), Modération: Thomas Sandoz.

15)Mittwoch, 25. April, 19:30, Liestal, Kantonsbibliothek Baselland, Emma Herwegh-Platz 4, mit Yael Inokai und Friederike Kretzen. Moderation: Martin Zingg. www.kbl.ch

16)Samedi 28 avril, 17:00, Genève, Salon du livre, Place Suisse, avec Fabiano Alborghetti, Dumenic Andry, Michael Fehr, Baptiste Gaillard, Yael Inokai Friederike, Kretzen et Jérôme Meizoz, ainsi que Yla Von Dach. Modération: Mélanie Melanie Croubalian, traduction: Ruth Gantert, lecture: Caroline Gasser (comédienne). www.salondulivre.ch

17)Mittwoch, 16. Mai, 20:00, Aarau, Stadtbibliothek Aarau, Graben 15, mit Michael Fehr und Yael Inokai. Moderation: Michael Guggenheimer. www.stadtbibliothekaarau.ch

18)Giovedi, 24 maggio, 18:30, Ascona, Monte Verità, con Anna Felder e Yael Inokai. Moderazione: Cristina Foglia e Ruth Gantert. www.monteverita.org

19) Mardi 29 mai, 19:00, Porrentruy, Bibliothèque cantonale jurassienne, Espace Renfer, avec Jérôme Meizoz et Fabiano Alborghetti. Vincent David (comédien). Modération: Céline Cerny.

http://www.premiletteratura.ch/fr/lesereise-2018/

Un domaine des corpuscules

– Sur le site des éditions Hippocampe
Prix Suisse de littérature 2018
Liens

ISBN : 979-10-96911-02-8
Poésie / 96 pages / 14 x 21 cm

Extrait

De vastes halls des millions, toujours plus fines reposant parterre, mais aussi sur des rebords ou autres surfaces élevées. Versatiles et suffocantes à l’activation, des poussières en vaporisation soudaine. Des soulèvements puis une suspension lente, tout un monde qui s’éveille à chaque mouvement, quand une masse un peu plus grande perturbe l’air, brassant en passant l’ensemble du dépôt. Des scintillements dans la rasante, qui miroitent parce que dérangés.

Présentation

Comme la chrysalide pour les chenilles, le texte est une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent. Du singulier ponctue l’itération des motifs, comme du solide restant dans un bain de macération : la délimitation est incertaine entre ce qui en est déjà, et ce qui résiste encore.

Quoique tenant plus du protéiforme que du déroulement ordonné d’un programme, Un domaine des corpuscules fait diffusément écho à la géométrie sale, notion centrale et titre d’un numéro de la revue Tissu. Hésitant entre enlisement et épiphanies, l’écriture se conçoit ici comme pensée de la poussière ou de la boue, et comme distillation dans sa grammaire de ce qu’elle charrie.

Liens

Dépeupler, Repeupler, critique de Romain Buffat sur le site de Viceversalitterature.ch
Nouvel hybride dans le paysage littéraire, critique de Pierre Mursan
sur le blog de l’uni
Le registre du mobile, lecture critique de Eric Duvoisin sur le site poesieromande.ch
Interview avec Romain Buffat
Tournée de lectures des prix suisses de littérature 2018
L’univers poétique de Baptiste Gaillard, par Stéfanie Rossier
Présence au salon du livre romand 2018
Radio Canut : La poésie débouche n.5, saison 2
Extrait traduit en italien par Pierre Lepori
– Extrait traduit en allemand par Gabriela Zehnder

Le site de la Nouvelle librairie de La Proue
Le site de la librairie Tschann