Le registre du mobile de Baptiste Gaillard, de Eric Duvoisin

Lecture critique par Eric Duvoisin
de
Un domaine des corpuscules

paru le 31.10.2018
sur le site
poesieromande.ch

ici

 

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Pénétrer dans le domaine d’écriture de Baptiste Gaillard, c’est se faire le témoin des mille états de la matière, d’un monde travaillé en profondeur par des forces de transformation. Un domaine des corpuscules, un bel ouvrage à l’écrin soigné, paru l’année dernière aux éditions Hippocampe à Lyon, a été récompensé d’un Prix suisse de la littérature 2018. Plasticien de formation (il est diplômé de la Haute école d’arts et de design de Genève), Baptiste Gaillard a publié son premier recueil Le chemin de Lennie aux éditions Héros-Limite. Eric Duvoisin revient sur cet ouvrage. (poesieromande.ch)

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Le projet poétique de l’ouvrage primé est explicité ainsi sur le site du Prix suisse de littérature : « Que serait notre Terre, si l’on en ôtait les hommes ? Rien qu’une suite, dépourvue de toute signification, d’états et de transformations de la matière. Cette situation, Un domaine des corpuscules fait le pari d’en donner une idée. » En effet, nuls signes d’activités humaines dans le territoire des corpuscules : on imagine un monde post-humain, où les traces de notre civilisation perdurent seulement à travers leurs empreintes sur le paysage et la nature, mais où l’homme, pour une raison inconnue (apocalypse atomique, changements climatiques ?), a disparu. Ce scénario dystopique justifie l’évacuation d’un point de vue trop humain sur les choses et permet de mettre au centre des poèmes la matière en devenir. Face au défi d’évoquer les métamorphoses incessantes du réel, un tel projet ne peut prétendre à aucune exhaustivité objective ; de là probablement l’explication du titre et de l’article indéfini « un », choisi par l’auteur : son domaine est un balisage, un panorama, une perspective possible parmi cent autres.

La présence de l’eau ouvre le recueil, et l’on assiste à un déluge recouvrant progressivement la surface de la planète. Les quinze premiers poèmes relatent cette lente et implacable avancée de l’eau qui emporte tout dans son mouvement, micro particules ou bâtiments. Rien ne lui résiste, et sa « coulée irrépressible » (p. 12) est une puissante force de fragmentation et d’entropie : tout se délite, se mélange, s’hybride au contact de l’eau qui est devenue boue, masse liquide charriant alluvions : « Hybrides par ajouts et retraits, un passage par les ombres transforme les choses » (p. 11) Gaillard célèbre « la qualité sombre des mélanges » (p. 8) : « Les particules d’abord isolées, ou du moins réparties en surface, uniformément s’agglomèrent en amas plus imposants. La compacité reste totale, quels que soient les mouvements ». On le voit, cette eau, si elle fragmente la matière en s’infiltrant jusqu’au fond des fibres, a aussi le pouvoir de créer de nouveaux amalgames, de fonder de nouveaux ensembles :

Le domaine des corpuscules s’élargit ; vaporisés pour qu’ensuite se produise une nouvelle condensation. (p.16)

Cet énoncé a valeur de précepte poétique pour appréhender aussi bien l’univers poétique du livre que l’écriture de Baptiste Gaillard. Si la matière du monde semble obéir à ces deux lois de fragmentation et de condensation, le texte lui aussi opère par segmentation d’éléments ou groupes de mots et rassemblement dans le tout du poème, il est « une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent » (Texte de couverture du recueil). Les poèmes sont le résultat de cette condensation, ils s’organisent comme un miroir à la manière du processus qu’ils décrivent : visuellement, les lignes (les vers ?) sont segmentées parfois au milieu d’un mot, qui est rejeté à la ligne suivante, elles donnent à voir ce processus en œuvre aussi bien au niveau thématique que formel. Quant à l’ensemble du texte, il procède par dispersion de motifs qui se répètent, se croisent, créent des réseaux d’échos sémantiques, à l’image de cette « continuité transportante » (p. 49) évoquée dans l’œuvre.

Dans les objets poétiques de Baptiste Gaillard, on relève une grande précision dans la description des processus physique, un soin méticuleux de relater les phénomènes les plus fins dans leur progressive évolution. Ce souci confère au poème la qualité d’un document poétique, puisqu’il relate en détail un événement corpusculaire tel qu’il s’est manifesté et tel qu’il a été enregistré par le stylo ou la caméra du sujet poétique. Le réel est ainsi décrit au plus près de ce qui est observable à l’œil nu. Pour cela, le sujet poétique est mis entre parenthèse, presque absent : le texte distille quelques « on » anonymes qui renforcent une visée objectivante. Si les traces de subjectivité sont gommées de façon à donner aux poèmes de Baptiste Gaillard la consistance d’un compte-rendu poétique, il n’en reste pas moins qu’un tel projet poétique ne peut pas faire l’économie d’une sensibilité subjective. Celle-ci, discrète, mise à distance, se laisse lire tout d’abord dans le choix des motifs : on relève des préférences pour l’humide, l’indistinct, l’hybride. Au fil de l’ouvrage se dessine un imaginaire et des tonalités affectives très personnelles, liées à la boue, au liquide, à la décomposition, à la macération, à ce qui est mou ; un imaginaire de la dissolution de la matière gorgée d’eau est privilégié.

Un monde parfois naturel, parfois urbain émerge des notations de l’auteur. De multiples résidus de notre société post-industrielle témoignent d’un passé révolu (pétrole, plastiques, routes, clous, gélatine, HLM, usines), submergé par les eaux, inexorablement englouti, puis émergeant à nouveau lorsque le déluge a cessé, et que la surface commence à sécher. Dans ce deuxième mouvement de description, Baptiste Gaillard observe à nouveau une même loi de la chimie organique, celle de la décomposition/recomposition :

Les terrains regorgent de mixtures différentes. Les putréfactions côtoient des amorces de germinations : les fragments commencent entre eux à produire du lien. (p.22)

Suivent un ensemble de poèmes que l’on pourrait qualifier de poèmes du reflux. La terre est une « masse affaissée » où sont « lisibles toutes les traces de l’eau » (p. 34). Le déluge a reconfiguré les lieux, l’asséchement a créé de nouveaux paysages. Les processus de transformation néanmoins continuent à œuvrer au sein de la matière, car « il n’y a ni début ni fin claire aux mutations » (p. 37) :  les résultats de l’usure de l’eau « fait éclater enfin à force les poutres porteuses » (p. 26), « L’eau est une activité, même quand elle reste sans activité » (p. 26).

Après le reflux, c’est un nouveau paysage qui s’offre ainsi au regard. Si « Tout bouge autour de l’immobile » (p. 47), ce qui semble figé ou mort cache en son sein « de nouveaux microcosmes, encore dissimulés » (p. 51). La matière et le paysage ne cessent pas d’être continuellement travaillés de l’intérieur par une force de transformation à l’œuvre. Plusieurs poèmes décrivent une atmosphère de chantiers ou de ruines, de no man’s land et de HLM abandonnés. Un paysage urbain déserté, à moitié effondré sous les coups de boutoir d’une tempête ou d’un ouragan, mais d’où la vie va reprendre ses droits. Le vent participe lui aussi à la recomposition d’un « paysage provisoire » (p. 58), et s’il achève de faire effondrer tiges d’herbes ou bâtiments aux murs infiltrés d’eau, il permet dans le même temps d’essaimer les graminées, gage d’un renouveau.

Un troisième mouvement du texte s’attache à évoquer « l’empire de ce qui se gorge » (p. 57), où de nouvelles « formes de la vie petite » (p. 57) émergent et éclosent : de nombreux insectes (guêpes, papillons) virevoltent dans les appartements vides, dans les cavités et les fissures les œufs et les larves se préparent à éclore, « d’innombrables minuscules se délectent de restes inutiles (…) et alimentent la permanence du grouillement » (p. 68) : mites, mouches, araignées, ce sont aussi d’autres corpuscules vivants, qui perdurent et prolongent le cycle de la vie. Ailleurs, la vie animale elle aussi se manifeste, avec les grenouilles, les poissons ou encore ces nuages d’oiseau qui voltigent au-dessus des toits d’une usine. Dans les derniers fragments, le passage d’un avion ou de quelques rares voitures semble indiquer que l’humanité elle-aussi a survécu, même si les traces de la civilisation technologique semblent progressivement disparaître sous l’avancée des forces naturelles : « Deux mondes pour quelques temps superposés sans qu’il ne soit jamais possible d’oublier l’un ou d’oublier l’autre » (p. 73). Ce moment de suspension, d’entre-deux, de passage, c’est cela même qui est le moteur de l’écriture de Baptiste Gaillard ; l’auteur excelle à évoquer ces moments transitoires, à décrire de micro-événements, à poétiser une phénoménologie du « frisson des choses » (p. 72) et archiver un « registre du mobile » (p. 53).

Concernant la forme, le lecteur n’est pas sûr d’avoir affaire à des vers ou de la prose. S’agit-il de blocs de prose poétique au drapeau justifié selon des impératifs visuels, ou des ensembles de vers libres ? A la première lecture, nous voyons une suite de vers et lisons les poèmes ainsi, ce qui a suscité quelques réticences de notre part quant à la pertinence de certains rejets et autres enjambements. Le doute ensuite est survenu (prose ? vers ?), et nous pensons que le texte gagne en cohérence s’il est lu et considéré comme un bloc de prose aux marges larges. Cette suspension entre prose et vers produit un effet plastique certain ; est-elle cependant absolument nécessaire pour fonder la pertinence du texte ? Je n’en suis personnellement pas sûr. A part cette réserve formelle, Un domaine des corpuscules est un beau livre à l’univers poétique singulier et original, doué d’une poétique réalisée avec exigence, et le lecteur se laisse entraîner avec bonheur dans le flux continuel du monde, curieux comme un astronaute archéologue débarquant sur une planète abandonnée depuis longtemps et dont l’écosystème aurait continué à évoluer selon ses rythmes et ses lois propres, libéré du domaine de l’humanité. (Eric Duvoisin)

 

 

Revue Hippocampe numéro 15 / automne 2018

DOSSIER “LA PEAU”
120 pages / 20 x 26 cm
Dos carré collé
ISBN : 9791096911097

Lien

avec un extrait de Bonsaï

Sommaire

Périscope – recherches et idées

Alain FreudigerL’Homme apparaît au Quaternaire : un memento mori pour l’Anthropocène (à propos de Max Frisch)
Camille Paulhan, L’art de la gomme. Estompages, évanouissements, imprégnations (à propos de Jérémie Bennequin, Estefanía Peñafiel Loaiza et Marianne Mispelaëre)
Warren Lambert, Hallali à Hollywood (cervidés au cinéma)
Erik Bullot, Lac clair. Notes sur A Survey de Michael Snow
Sylvie Lagnier, Jean-Marie Pontévia (1930-1982). Et si tout l’entreprise de l’art était de désarmer le discours ?
Alain Freudiger, Lumières d’une Nuit d’été. Sillanpää, Strindberg, Bergman

Vigie– création

Jacques Sicard, Opus 8 – Suites chromatiques. L’Hirondelle
Denise Le Dantec, Choix de poèmes
Julio Ramon Ribeyro, Bons mots de Luden
Stéphane Marte, L’Après-midi des après-midi
Baptiste Gaillard, Bonsaï
Fabien Clouette et Quentin Leclerc, Surface Zero

Dossier “La peau”

Caroline Parietti, Journal de la peau
Heidi Bucher, Portfolio : la peau de l’architecture
Kazumichi Hashimoto, Les empreintes digitales d’un fantôme
Jacques Roman, La peau de nuit
Christine Bergé, Des prêtres en peau de panthère dans les rituels de l’Egypte antique
David Collin, Ecorché vif. La peau de Barthélémy ou le voyage d’une idée

Sonar- rubriques

Jean-Guy Coulange, Groix, une île en hiver. Pour une création radiophonique – micro fiction
Philippe Baudouin, Sortilèges phonographiques. Archéologie des machines parlantes

Bonsaï

– Sur le site des éditions Hippocampe
Premières pages du livre
– Article critique sur le site de viceversalitterature.ch (par Laurent Cennamo)
– Dans la revue Watts #5

ISBN 979-10-96911-13-4
Poésie /120 pages / 14×21 cm

Extrait

Qu’un rivage soit mimé par des ridules, et l’immensité de la mer par du lisse. Une complexité dans certaines peintures, où des aires sont planes, séparées par des flétrissures. Plusieurs matières mettent un autre temps à sécher, entre elles se rétractent. La frontière entre différentes peaux différemment froissées. Il s’agit d’un seul tableau.  

Présentation

L’écriture peut se concevoir comme un ensemble en expansion, grandissant en son centre par associations, fonctionnant selon une logique de déploiement, de variations et de déclinaisons, à la manière d’une tapisserie. Bonsaï trouve au contraire son origine dans le traitement de scories et de bribes, écartées de précédents textes au moment où s’en est dessinée l’unité. À partir de tels éléments, l’écriture s’amorce de manière plus succincte et modeste. Elle s’attache à l’abstention, à l’interruption, à la ligature, tout en gardant quelque chose de l’ordre du suintement.

Un guide de vulgarisation sur les bonsaïs, avec ses illustrations de petits arbres évoquant de courts textes, introduit l’idée d’une proximité entre cette pratique ornementale et l’écriture en général, mais le bonsaï est surtout devenu ici une forme poétique inventée pour soutenir ce travail des restes en arabesques. Dans un même livre, il y a alors le texte lui-même, le corps du texte, et il y a une bande passante où se trouvent des emprunts à un autre texte, auxquels vont pouvoir s’adosser les premiers, comme à des titres, des tuteurs. Ces deux textes cohabitent cependant d’une manière circonstancielle. Bonsaï met en œuvre une certaine aptitude à la non-coïncidence, à l’inajustement.

 

 

Un domaine des corpuscules

– Sur le site des éditions Hippocampe
Prix Suisse de littérature 2018
Liens

ISBN : 979-10-96911-02-8
Poésie / 96 pages / 14 x 21 cm

Extrait

De vastes halls des millions, toujours plus fines reposant parterre, mais aussi sur des rebords ou autres surfaces élevées. Versatiles et suffocantes à l’activation, des poussières en vaporisation soudaine. Des soulèvements puis une suspension lente, tout un monde qui s’éveille à chaque mouvement, quand une masse un peu plus grande perturbe l’air, brassant en passant l’ensemble du dépôt. Des scintillements dans la rasante, qui miroitent parce que dérangés.

Présentation

Comme la chrysalide pour les chenilles, le texte est une vaste usine des mutations. Il se déploie par capillarité et grandit par le milieu. Sa matière en évolution est régulièrement découpée, déplacée, réorganisée. Certains blocs se divisent pour former de nouveaux fragments, alors que d’autres entre eux s’agrègent. Du singulier ponctue l’itération des motifs, comme du solide restant dans un bain de macération : la délimitation est incertaine entre ce qui en est déjà, et ce qui résiste encore.

Quoique tenant plus du protéiforme que du déroulement ordonné d’un programme, Un domaine des corpuscules fait diffusément écho à la géométrie sale, notion centrale et titre d’un numéro de la revue Tissu. Hésitant entre enlisement et épiphanies, l’écriture se conçoit ici comme pensée de la poussière ou de la boue, et comme distillation dans sa grammaire de ce qu’elle charrie.

Liens

Dépeupler, Repeupler, critique de Romain Buffat sur le site de Viceversalitterature.ch
Nouvel hybride dans le paysage littéraire, critique de Pierre Mursan
sur le blog de l’uni
Le registre du mobile, lecture critique de Eric Duvoisin sur le site poesieromande.ch
Interview avec Romain Buffat
Tournée de lectures des prix suisses de littérature 2018
L’univers poétique de Baptiste Gaillard, par Stéfanie Rossier
Présence au salon du livre romand 2018
Radio Canut : La poésie débouche n.5, saison 2
– Extraits traduits en allemand et en italien
Le site de la Nouvelle librairie de La Proue
Le site de la librairie Tschann