Le Chemin de Lennie

Le livre sur le site de la HEAD (à la commande)
Le livre sur le site des éditions Héros-Limite
Une lecture critique par Samuel Rochery
Présentation par Hervé Laurent
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Éditions Héros-Limite, Genève, en coédition avec la HEAD – Genève
44 pages
140×215 mm
2013
isbn 978-2-940358-95-3

Quatrième de couverture

Se tétaniser et se fondre tout entier dans l’environnement, faire sien chaque bout de terre, chaque petit morceau qui dépasse, devenir une feuille ou une noix, devenir une pierre froide peu accueillante, quelque chose qui ne se mange pas, devenir effacé et survivre.

Extrait du Chemin de Lennie

Diurnes et nocturnes dérivent dans le désordre sans chemin.

Tout l’espace est une place où s’écoulent les organiques, les êtres étranges des ombres, en vastes mouvements contradictoires de flux et reflux qui se mélangent et se recouvrent, en mouvements auxquels la terre est indifférente et auxquels les minéraux ne répondent pas.

A chaque parcelle le même carrefour propice à la dispersion.

Il y a des fruits pourris par terre. Le ciel est un bloc. Des gourdes sucrées se balancent dans le vent, et sont aussi étalées partout sur le sol.

L’eau est un ruissellement. Les tissus organiques sont des poches qui se creusent, les restes affaissés d’un système d’échanges d’eau et de nutriments. Les fruits ne sont plus que des amas, des sacoches molles et crevées.

Le pédoncule reste solide au milieu d’informes décompositions, il dépasse comme une tige de bois plantée dans la masse. La peau fripée se replie sur elle-même. Le cadavre est l’endroit où les fourmis et les guêpes sont en lutte du sucre.

Leur mot d’ordre est de manger tout de suite le reste, ou d’emporter le fruit par morceaux. C’est un objet riche, un trésor d’énergie. Ils vivent en mangeant de l’énergie résiduelle. Les fruits sont des morts, il faut maintenant les dépecer de leur énergie perdue. Il ne restera rien.

Le soleil a tout donné au fruit, le sucre est une synthèse. Les insectes sont en lutte du sucre. Le fruit est un lieu au sol où la vie converge et s’affaire, la poussière s’y colle. Les odeurs se réveillent.

Le fruit a seulement l’air affaissé, mais toutes les bêtes du coin s’y cachent. Elles sont venues pour le sucre. Elles sont sorties des cartons, des pierres et des bouts de terre dispersés. Le fruit est un peu coulant, il est vieux, mais sa peau est le repaire de toutes les bêtes du quartier. Elles sont venues.

Aucun enfant ne mettra sa main au pourri, il y a trop de cauchemars dans sa tête. Ce qui grouille répugne au point de s’en tenir loin. Il n’y a pas de grouillements dans les grands espaces, il n’y en a que dans les coins étroits, sous les plafonds bas, entre les cloisons où l’espace est exigu. Il y en a dans les replis de la matière. Les vacarmes soudains sont dans les lisières les plus fines du corps. L’esprit est une immensité serrée où la peur peut commencer à s’incarner. S’y trouvent à la fois les butées et les fosses qui lui sont nécessaires. Avec la proximité, l’intérieur d’un fruit pourri devient illimité. Les enfants ont appris à ne pas mettre leurs doigts n’importe où. Les clous rouillés portent la mort. Les insectes sont des pointes.

La peau n’est qu’un voile. Le débordement secret du fruit en graines est pour le sol. Pourriture des organismes, macération des jus, la mort est un précipice. Les insectes ne sont pas des corps comme les autres. Ce sont des forces qui luttent pour elles-mêmes et participent au grand démantèlement. Le sol sera bientôt vide à nouveau.

Aucune espèce n’est vraiment sociale.

Vers insectes œufs larves métamorphoses écailles ailes obscurcissent le ciel en s’échappant des troncs morts qui partout sont étendus de travers.

Dans le désordre, il n’y a rien qui ne soit de travers.

Les troncs morts sont du bois livré à la pluie, sans retour possible, de la chair vermoulue. Le bois mort et les troncs creux sont des repères fixes dans les herbes et les fougères qui grandissent encore, ce sont des lieux dormants, cachés des hauteurs du ciel, dissimulés dans les ronces et dans les tiges poilues, dont les extrémités arborent de petites fleurs maigres et dures.

Autour des souches qui sont des cheminées, il y a de l’air, mais il n’y a pas de vent. L’univers peut être figé soudain.

Les endroits sombres du fond des bois sont souvent plongés dans le sommeil. Il ne s’y passe rien, même si l’on y jette des cailloux. Mais il y a partout la possibilité enfouie d’un réveil. Le silence est un gonflement de l’inexorable prêt à crever l’enveloppe qui le contient. Les ombres regorgent de vies sous-estimées.

Le règne des nuages dépend d’un état de suspension.

(…)

Présentation du livre par Hervé Laurent

Le Chemin de Lennie de Baptiste Gaillard se présente comme un long poème en prose déroulant une suite, quasi litanique dans sa forme répétitive, de phénomènes naturels dont jamais le cadre spatial ni l’ancrage temporel ne sont précisés. Une forme de vertige accompagne la lecture de cette chronique discontinue qui prend des allures d’Histoire de l’éternité naturelle, pour paraphraser le beau titre d’un livre de Borges. La dynamique du vivant ne fait ici l’objet d’aucune théorie évolutionniste, ni d’aucun jugement de valeur; elle est plutôt racontée sur le mode de la hantise: la prédation, la mort, le pourrissement, la prolifération aveugle, rythment la cadence des métamorphoses par lesquelles le vivant obéit à son inexorable objectif d’expansion.

L’écriture de Baptiste Gaillard épouse la forme cyclique des phénomènes qu’elle décrit. La répétition, la reprise, amènent à chaque fois une précision supplémentaire, s’attardent sur un aspect ignoré par les narrations antérieures, déplient une dimension négligée d’un processus de développement. De manière symptomatique, le texte est ponctué de «il y a», cette forme lourde que le Maître ou la Maîtresse nous apprend à bannir des premières rédactions écrites à l’école et qui revient pourtant ici naturellement sous la plume: «Il y a», c’est le constat, l’incontournable réalité qui est donnée dans sa brutalité, énumérée, grossièrement détaillée. «Il y a», c’est le contraire du «Il était une fois», cette formule par laquelle s’ouvre l’espace enchanté du conte, la garantie d’une histoire avec des personnages, bons ou méchants, et une fin, heureuse ou malheureuse, peu importe, mais une fin. Alors qu’avec le «Il y a», c’est comme si le récit se condamnait à la réitération, à l’anonymat des protagonistes, à l’absence de terme. Le chemin de Lennie, est un chemin étroit, c’est celui du langage lorsqu’il se risque à s’approcher au plus près du vivant sans rien cacher de la menace, de la force incontrôlable, de la dynamique impitoyable qui le caractérisent. Et le cheminement suivi, dans ce cas précis, n’offre pas de point de vue à partir duquel se dégagerait une vue d’ensemble, n’opère pas dans la distance, refuse l’imitation; il louvoie, il s’insinue, il s’enfonce ou fait mine de s’enfoncer in media res, au cœur des choses.

Y a-t-il une idée de la boue? demande Platon dans un dialogue où il laisse deviner la fragilité de la position idéaliste. On pourrait ajouter Et si oui, quel langage peut la dire? Le livre de Baptiste Gaillard apporte de précieux éléments de réponse à cette dernière question qui est aussi, est-il besoin de le rappeler, un défi auquel ne peut se dérober l’écriture poétique.

Liens

Une soirée Courts lettrages au Centre international de poésie de Marseille
Extrait du Chemin de Lennie dans la Revue des Belles Lettres – 2012, 2