notes pour une extinction

Invité à écrire pour le numéro Nachtzüge de la HKB-Zeitung, je me suis intéressé au phénomène d’extinction. Mes fantasmes et mon regard m’ont amené à noter tantôt des impressions, tantôt des étonnements, tantôt des voix qui me sont parvenues, toujours relativement à la fragilité et à l’éphémère de ce qui nous entoure. J’ai fait de l’extinction le motif d’une écriture dont la grammaire serait tantôt instable et tantôt relativement bien posée. Le texte est constitué de fragments qui dans leur succession tournent autour de ce motif sans jamais parvenir à l’épuiser. Il est ponctué à intervalles réguliers de brefs morceaux sélectionnés et extraits d’un manuel pratique ayant pour sujet les bonzaïs (Nobukichi Koide, Saburo Kato, Fusazo Takeyama, Bonsaïs: Arbres miniatures japonnais, Fribourg: Office du Livre, 1985). Ces insertions me permettent de commenter par la bande l’activité même du texte, et lui donner un contrechamp. Ces notes de voyage serviront de base pour un projet plus général à venir, comme s’il s’agissait d’une sorte d’émulsion censée gonfler pour découvrir toutes les variations d’espace qui la contraignent.

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Notes pour Extinctions

 

 

Durant la nuit, la dérive se traduit par d’innombrables mouvements, reportés des rails aux couchettes, puis des couchettes dans la peau. C’est une sorte de transcription physique, les yeux fermés, du monde au corps. L’état du trouble. Sitôt la lumière du jour revenue, par la fenêtre, la dérive devient un mouvement partout du regard, un effet d’imaginaire et de projection: une multiplication d’ici en tous points ailleurs.

La quiétude des marais.

Quand je suis envahi (dans une seule direction, comme par un vent ininterrompu) de pensées du manque, je ne sais pas si elles m’aident à mieux éprouver mon corps (ici maintenant) ou si au contraire elles me maintiennent en exil. Quand je m’arrêterai, le sang cessera de pulser dans mon corps et tout sera soudain calme. Pour la première fois le frottement à l’intérieur aura cessé, les parois veineuses au repos jusque dans mes extrémités. Mais je ne connaîtrai pas cette sensation. Pour moi le niveau zéro des activités (la tare au calme de mon existence) comprend cet incessant frottement.

branches recourbées ou suspendues

Concassage d’un mou (la masse se déporte à gauche, puis à droite, échappant au surplus de pression qui la ferait céder). En campagne ou en forêt, âges et contrastes : il faut sectionner sans relâche chaque partie qui dépasse, par ligatures ou par corrections.

Est-ce que ma vie n’est pas une masse inerte au coeur d’un vol de mouches? Quand je m’arrête, j’observe les rondes de minuscules, le parcours d’un ver au plafond, les grésillements dehors (toutes les fissures, matelasser le bas). Alors que je me couche, le mouvement régulier à droite à gauche du ventilateur. Aucun travail ne m’attend, aucune action ne semble compter, je peux tout aussi bien rester dans un recul percevant. Trajectoires, dehors la nuit, ici la lampe allumée appelle, et chaque portion est susceptible d’invasion.

Mégavégétation noueuse, origination des goûts dans le palais (quelque chose comme du fantôme dans un réseau touffu de sensilles). Le goût du massepain, la cuisine de tante Madeleine, cette économie familiale, des cabanes en bois où se réunissent des groupes communautaires (à l’image des ancêtres obligés de vivre dans de minuscules appartements; réduis en terre, aspirant la vase).

dans un petit plateau pour donner l’impression d’une forêt au bord de la route

Racines et branches se prolongent, s’emmêlent et s’embranchent, quelque chose d’une force pulse au dedans. Un contour se dessine cependant (les ultras violets dépassent la nuit) une forme se fige. Tout bouge dehors, mais ponctuellement l’extension ralentit. Il se produit en silence quelque chose comme une pétrification. Lentement l’apex et ses contours. Après un temps de brouillonnement, de longues plages désertes, des formes durées, qui après avoir cherché leurs espaces s’établissent sur une base constante. L’extrémité fait boule des racines.

Un ressac opère.

Fabienne Raphoz (je crois) a écrit sur l’extinction massive d’espèces qui nous entourent et pourrait à notre échelle paraître relativement lente; elle nous rappelle qu’à l’échelle géologique, c’est comme la fin d’un moment de vie très bref une fin encore plus soudaine, à peine un claquement de doigts pour que s’établisse le silence (notamment: les oiseaux qui se taisent laissent de vastes espaces un moment désolés, et puis bientôt ce ne sera plus rien, ne laissant que de l’oubli. Aucune revanche sous forme d’histoires ne saurait racheter). Durcir rend l’humidification, toute négligence.

Le matin quand je regarde dans le miroir après le réveil, juste avant ma douche, la lumière semble m’impressionner plus que d’habitude. (certains additionnent la peau). Je ferme les yeux lentement, presque encore endormi, et je me vois, en figure inversée, de manière très détaillée. Mon image du réel semble s’incruster dans une temporalité de rêve.

Encodémique.

Solde des matières, toutes les formes résiduelles de l’inassimilé. Les pensées, comme des caillots dans un système vasculaire, produisent arrêts et bouchons. La dose de liquides d’un petit tas. Des entités opaques perturbent les transparences.

deux troncs d’une même racine

Arrivé à ce point de psychothérapie, je trouve les pistes pourtant longuement poursuivies se perdant dans un désert (jusqu’à disparaitre par amenuisement ou à se démultiplier au point d’occuper toutes les portions d’espace qui s’offrent à mon regard) (à quel moment l’amenuisement devient-il effectivement disparition? Il me semble parfois n’avoir jamais cette impression: à force de concentration, les formes rémanentes de l’objet si souvent scruté perdurent, et la frontière entre le presque rien encore quelque chose et le presque rien déjà projection n’est pas très claire). Genre de vastes cercles de terre piétinée en tous sens, dans lequel rien ne semble pouvoir faire direction.

L’extinction au cinéma des sens autour, je reste pétrifié dans un froid. Le film apparaît, comme une brûlure des sens, puis s’éteint. Je sens longtemps encore le toucher des fantômes. Le dépoussiéré au soleil. La fréquence dépend, de plus en plus lourde.

d’une racine aérienne l’impression de troncs multiples

Les chercheurs ont bétonné la fourmilière (des litres se répandent et s’agglomèrent) puis ont déblayé la terre à la pelle et au pinceau autour de la structure pétrifiée. Une vaste cité se dévoile un peu plus à chaque étape de l’excavation, une cathédrale miniature, faisant penser à l’ouvrage d’espèces aliens. La nef centrale est prolongée par des expansions irrégulières, des chambres répétitives, des sas et des cocons de formes variées. D’autres cavités plus grandes encore succèdent aux boyaux de fuite. Tous les espaces, vides avant, sont maintenant pleins. Le labyrinthe le plus terrible est une succession d’espaces sans cloisons ni butées. Ce n’est pas toute la terre enlevée, ce qui fut parois, qui donne le vertige, mais la force continue d’appel qu’il y a dans un espace sans cesse plus profond, et que l’on ne peut s’imaginer. Des occurrences de maladies. Avant le bétonnage : Le réseau ouvert des couloirs et des embranchements, l’extension continue sans repère sinon parfois par accident, par exemple lorsqu’une racine ou un déchet enterré fait irruption dans le réseau des couloirs. Judicieusement, la place est essentielle. Le dédale se poursuit: sans doute des foules d’individus dans certaines loges, des espaces délaissés comme des réserves ailleurs. L’orientation dans le même est phéromonale (rien ne se retrouve par ici par la vision. Des phases intérieures incomplètement développées noircissent sous l’action d’un poison). Après le bétonnage : la forme est figée comme un reliquat, le lieu de vie apparaît comme un vaisseau. Quel est le schéma distributeur à l’origine de cet ouvrage collectif ? Que se passe-t-il ailleurs en cet instant ? Des noirs incomplètement développés. Regards vers les étoiles, pour un vertige par contraste dans la simultanéité. À l’échelle d’une fourmi, l’observation de cette structure bétonnée semble anxiogène. Devant moi un méandre voisine dans l’espace une autre cavité, qui n’est pourtant accessible qu’au prix d’un long détour, par de nombreuses galeries, tout un circuit, et c’est toujours le même espace quand même. Les localisations les plus excentrées sont à la base de considérations fantasmatiques. Quelque chose de musical se dégage des structures excavées. Une chaotique de sons à imaginer, mélange de souffles et d’incisions, boucles irrégulières, mathématique des fluides. Des zones de terre où aucune galerie n’a été forée étaient épaisses de terre, ce sont maintenant des zones de plein air. L’architecture ronde des tubulaires se déploie encore. Alors que tout semblait mis en lumière, une petite zone encore enlisée a permis la mise à jour d’un embranchement menant à un réseau deux fois plus vaste encore.

(l’absorption d’eau en quantité répercute très haut des contours typiques. Des formes presque fécales, usées par l’adjonction de rognures. Les sinuosités s’amenuisent jusqu’au sommet, formes légèrement penchées. Les rognures se répercutent. Parasites de toute croissance, déterminant de l’ordinaire)

Évaporation.

Comment la sève se retire des arbres (je coupe une branche en automne, tout le vert et toute l’eau ont disparu. L’intérieur du bois est comme une éponge sèche; si je n’avais pas coupé, j’aurais pu simplement casser là où au printemps il m’aurait ensuite fallu me défaire des attaches fibreuses par tournoiements, jusqu’à ce que la branche se défasse du reste de l’arbre auquel elle était attachée, comme un bras au système vasculaire). Les intérieurs avec le froid se sont rétractés, le corps de l’éponge se gorge à nouveau avec le réchauffé. Au fur et à mesure se développent d’autres qui envahissent et se mettent à pourrir. Parfois la teneur simplement diminue.

la racine enserre les blocs avant de plonger en terre

Notes pour une performance (il absorbe plus vite que les orifices ne reprennent) il s’agit de fixer une ponceuse à ruban sur un trépied, et de commencer à presser le micro contre cette rotative, en cherchant différentes possibilités de contacts qui se révèleront sous forme de légères variations des vrombissements, jusqu’à ce que le cœur réceptif du micro n’éclate et qu’un silence relatif ne revienne.

(ne pas juste étroiter, détacher la vase, utiliser un pointu. Écarter les couches inférieures de l’écoulement. Couvrir du plastique, du mélange, une couche plus fine. La section judicieuse est traditionnelle)

Souvenir de soldats en exercice effrayant par leur simple présence ceux qui ont effectivement connu la guerre. Ils dirent qu’ils étaient venus pour eux, et demandèrent à ce que nous les cachions . Est-ce plus absurde que de vivre dans une simulation sans se rendre compte de sa proximité avec une forme possible de réel? Les jeux déplacent simplement le réel dans une sorte de fiction; on oublie parfois qu’il n’en est pas moins tout à côté, juste derrière la porte, ou juste derrière un mur en placo, tout prêt à surgir si les séparations venaient à s’effondrer (je parle avec elle en riant de jeux amoureux, nous nous amusons, et nous repartons chacun de notre côté). Le fil d’arrimage à l’intérieur, le parfait noueux.

La chose, le souvenir, l’oubli.

encore bien l’assujettir

Rien ne me semble si organique que les rapports de géométrie. Dans la pièce blanche palpitent d’infinies fluctuations. Le dense, les qui, les éclosions. Paradoxalement, le vide est la notion la plus baroque qui soit. Les couleurs m’arrivent en tant que fantômes d’objets distants, ou en tant qu’illusions, un fantasme auquel m’accrocher (la surabondance supprimée, la fixation pour qu’il n’y ait pas désagrément s’insère discrètement, vigoureuse). Comme des fossiles, les couleurs sont des vestiges.

(résiliation des formes, 2 à 3 semaines, au bout de 3 à 6 mois)

Toute la zone d’entrée est comme sinistrée durant l’hiver. Quelques pas dans le couloir et se répandent de longues flaques avec des morceaux encore solides, de glaces et monticules. Éphémères de poudres. Les fontes s’évaporent. Reste des feuilles mortes et des brindilles. Selon les variations d’éclairage, les épaisseurs sont dépareillées.

Une cage d’escalier respectivement, où la chute est un, où l’eau est une essence exacte.

Autour du lierre en pot, autour des tiges et des feuilles, je vois que de petites toiles se sont formées, peuplées de minuscules araignées blanches. Les feuilles elles-mêmes semblent avoir pâli: le vert est maintenant comme blafard par endroit, je pense à une sorte de tombeau. Je veux conserver cette agitation le plus longtemps possible, laisser les insectes constituer leur structure, mais je crains déjà que la plante finisse par mourir (comme si les toiles, pourtant diaphanes, faisaient écran ou procédaient par étouffements) ou que cette agitation ne se résorbe d’elle-même, suite à un changement de conditions, ou à une sorte de tarissement.

Lors d’affections bactériennes, reconnaissables à une décoloration rapide, ou l’apparition de taches pathologiques.

Le marbre au sol semble s’être figé alors que des liquides s’étaient renversés (une surabondance d’écoulements soudain pétrifiée). Les surfaces lisses se nettoient à grande eau, taches et couleurs se mélangent par méandres parfois clairement disjoints (les plastiques à intervalles réguliers) parfois déjà plus ou moins fusionnés (gris est un marbre dépassé).

Les champignons peuvent se vaporiser.

L’acidité du citron est comme une actualisation, un coup de fouet qui me recentre d’un coup (photo d’un petit tas, en principe de cendre ou de bois). L’odeur du shit est au contraire comme un émoussement, une suavité aux prises enlisantes dans laquelle se répandre. Les cavités appellent, vibrantes d’absences, un échauffement par contacts possibles (fantasme d’homo-érotisme). Quand on solubilise, la fumée.

une vie végétale naturelle dans un environnement rocailleux

La poétique de l’extinction n’est qu’une poétique du juste après. Avec le temps, l’extinction n’est plus. Il me semble important que ce ne soit jamais un projet, car très vite histoires ou oubli remplacent les merveilles disparues. Un temps bref seulement, au moment où elles sont encore, tout en basculant déjà dans la disparition, elles auront pu résonner en tant qu’évanouissement.

Quand du sel tombe sur un ver, il se tortille en tous sens. S’agit-il d’une brûlure? Toute l’humidité qu’il contient lui échappe: il sort de lui-même. Je trouve dans la forêt des morceaux de bois couverts de champignons, comme d’écailles densément distribuées (variations de nuances à l’intérieur d’une même couleur, sauf pour certains foncièrement distincts). Je me demande s’il existe un produit qui pourrait être versé pareillement sur leur surface afin de les faire crisser (mélange des sons d’émulsion et de résorption, plus ou moins pareils à ceux du polystyrène sur lequel est versé un solvant).

sinuosités harmonieuses qui vont s’amenuisant jusqu’au sommet

Assis dans le noir, je prononce à haute voix mon nom dans une chambre vide. Je répète l’opération aussi souvent que possible, lentement, comme si je m’appelais moi-même. Petit à petit, je commence à me sentir étrange.

Au centre d’un long moment de silence (mais comment savoir si je suis bien au centre, tout ce que je sais, c’est qu’il fait silence depuis longtemps), il me semble que tout bruit ne pourrait être que fracassant. Je m’attends à tout instant à une rupture qui ne vient pas. La tension est insupportable. Ce silence est très bruyant. Je ne sais pas si je suis encore au centre, ou déjà à l’orée extérieure de ce moment.

Coagulums. La noctée encore y pour dense. Une mégalène. Bourdonnement dans les calcinats.

Chambre d’eau.

Le bonsaï étant une forme contrainte donnée à une espèce naturelle, afin d’en obtenir une image miniature, la négligence conduira à une reprise de vigueur sous forme de débordements. Son effacement en tant que bonzaï survient par surabondance; de nouvelles impulsions non jugulées qui rendent au spécimen son naturel, mais il perd alors ce qu’il était devenu, un peu moins image, à nouveau objet.

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Publié dans:

HKB-Zeitung – November-Dezember 2015 – Bern

Le texte a été rédigé sur commande dans le train de nuit Zürich-Budapest aller et retour avec un jour sur place à Budapest. La plupart des lignes nocturnes d’Europe étant vouées à une disparition à court terme, le numéro de novembre/décembre 2015 du journal s’est penché sur cette question. Il se compose de cinq contributions libres (fictionnelles, visuelles, écrites ou documentaires) créées en voyageant vers différentes villes (Vienne, Berlin, Amsterdam, Ljubljana, Budapest).