manuel de l’amateur de musique par john cage

Manuel de l’amateur de musique

J’en suis venu à la conclusion que l’on peut apprendre beaucoup sur la musique en se consacrant aux champignons. Dans ce but, j’ai déménagé récemment à la campagne. Une grande partie de mon temps est dédiée à l’étude de « manuels » sur les champignons. Je les obtiens à moité prix dans les librairies d’occasions, lesquelles dans de rares cas se trouvent juste à côté de boutiques vendant des partitions cornées, une telle coïncidence étant saluée par moi comme l’irréfutable évidence que je suis sur la bonne piste.

L’hiver est, pour les champignons comme pour la musique, une fort triste saison. Ce n’est que dans les caves et les maisons où les questions de température et d’humidité, et dans les salles de concert où les questions d’administration et de recettes sont sous surveillance constante, que les formes vulgaires et répandues prospèrent. Le mercantilisme américain a provoqué une grande détérioration de Psalliota campestris, affectant même le marché européen via l’exportation. De même que le gourmet exigeant voit mais n’achète pas le champignon commercialisé, le musicien un peu vif lit de temps en temps les annonces de concerts et reste tranquillement à la maison. (…)

En été, les choses sont différentes. Quelques trois milles champignons différents prospèrent en abondance, et de tous côtés il y a des festivals de musique contemporaine. Il faut toutefois regretter que la consolidation des acquis de Schoenberg et de Stravinski, actuellement en vogue, n’ait pas produit un seul champignon nouveau. Les mycologues savent bien que dans l’abondance fongique telle qu’elle se présente actuellement, les dangereuses Amanitae prennent une part extrêmement importante. Directeurs de programmes et amateurs de musique en général, ne devraient-ils pas, les mois chauds revenus, faire preuve de quelque prudence ?

(…) Mais assez de la scène musicale contemporaine ; elle est bien connue. Il est plus important de déterminer quels sont les problèmes que rencontre le champignon contemporain. Pour commencer, je propose que l’on détermine les sons qui favorisent la croissance de tel ou tel champignon ; si ces derniers, de fait, produisent des sons par eux-mêmes ; si les lamelles de certains champignons sont utilisées par des insectes aux ailes suffisamment petites pour la production de pizzicati et les tubes des Bolets par de minuscules insectes dresseurs comme instruments à vents; si les spores, extraordinairement variées en taille et en forme, et infinis en nombre, ne produisent pas, en tombant sur le sol des sonorités semblables au Gamelin; et finalement, si toute cette activité hardie, dont je soupçonne la délicate existence, ne pourrait pas, par des moyens technologiques, être amplifiée et agrandie dans nos théâtres, avec le résultat nets de rendre nos divertissements plus intéressants.

John Cage, Manuel de l’amateur de musique, in: Silence, Conférences et écrits, Genève: Héros-Limite, 2003, pp.286-287 (traduction Vincent Barras)