l’art termite et l’art éléphant blanc

L’apathie et  la faiblesse de l’art contemporain peuvent essentiellement s’attribuer à sa volonté de rompre avec la tradition , tout en se cramponnant irrationnellement au modèle étriqué et conventionnel, à la perfection inerte des chefs-d’œuvre des vieux maîtres européens, aussi minutieusement ouvragés que des joyaux.

(…)

L’idéal d’un art conçu comme un bloc précieux d’espace bien régulé, à la fois logique et magique, a lourdement pesé sur le talent de tous les peintres modernes, de Motherwell à Warhol.

(…)

Le cinéma a toujours été étrangement tenté par le style termite. Le meilleur cinéma apparaît généralement quand des créateurs apparemment dépourvus de toute ambition hautement culturelle (tels Laurel et Hardy, ou le tandem Howard Hawks-William Faulkner opérant sur la première moitié du Grand sommeil de Raymond Chandler) semblent essentiellement lancés dans une entreprise acharnée et prodigue qui ne prétend ni rimer à rien , ni mener à rien. L’art style termite, ver solitaire, mousse ou champignon, a la particularité de progresser en s’attaquant à ses propres contraintes, pour ne laisser d’ordinaire sur son passage que des signes d’activité dévorante, industrieuse et désordonnée.

(…)

L’art éléphant blanc souffre de trois tares: 1) faire rentrer de force toute action dans un modèle globalisant, 2) insérer tout événement, personnage et situation dans un ensemble d’éléments formant une série, et 3) traiter chaque centimètre carré d’écran et de pellicule comme champ d’expression d’une louable créativité.

(…)

[Vivre, de Kurosawa] condense toutes les ambitions de l’art termite: une immersion ponctuelle, sans fin ni but, comparable à celle d’un insecte, et surtout une absolue concentration sur l’effort d’isoler un instant sans prétendre l’embellir, pour oublier même cette prouesse sitôt accomplie, avec le sentiment que tout est remplaçable, et que tout peut être, sans dommage, démonté et remonté en un autre ordre.

Manny Farber, L’art termite et l’art éléphant blanc, 1962, traduction Sylvie Durastanti, in : Manny Farber, Espace négatif, Paris: POL 2004

 

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*