la ville, mode d’emploi

Revue Archipel #36

La ville, mode d’emploi

Début de l’extrait du poème paru dans le numéro 36 de la revue Archipel

www.revuearchipel.com

ISSN 1019-9233

Un numéro avec Etienne Barilier, Adrien Bürki, David Collin, Alain Corbellari, Laure Mi Hyun Croset, Jérôme David, Simon Falquet, Alain Freudiger, Baptiste Gaillard, Alexandre Grandjean, José Miguel Sanhueza Hidalgo, Jean Kaempfer, Joël Maillard, André Ourednik, Marius Daniel Popescu, François Rosset, Gaspard Turin


Desire & Florida

 

Desire & Florida est un long poème en prose actuellement en cours d’écriture. Il fait suite au poème Le Chemin de Lennie (éditions Héros-Limite, 2013), dont il prolonge les thématiques et les obsessions en les élargissant. Cette écriture se déve­loppe par le milieu et procède par ajouts et retraits en de nombreuses parties du texte, mimant l’avancée par capillarité des fluides dans les cotons et les tissus. Je propose donc ici un montage de fragments du poème. J’entends ce montage comme un moyen de dépasser l’écueil de la simple présentation intermédiaire et provisoire d’un texte absent dans son ensemble, pour au contraire réaliser le précipité des fragments et de leur agencement. L’écriture trouve ainsi un moyen d’occurrence où l’urgence emprunte des voies que l’ordre habituel ne peut pas offrir et ne sait pas assumer.

les chiens ne sont domestiques que pour un temps, uniquement s’ils sont nourris et régulièrement fatigués. Lorsque l’homme disparaît les chiens se rassemblent en meutes, se battent pour savoir qui est le chef, déchiquettent les petites proies, courent dans la terre, envahissent les ruines, s’enfilent entre les obstacles et sautent par dessus les anciennes barrières. Leurs urines délimitent de vrais territoires, ils bondissent à la gorge des êtres vivants, ils ne mangent pas d’herbe mais des cadavres et des espèces fuyantes. Ils hurlent d’un bout à l’autre de la ville pour communiquer. Prédateurs et proies sont stressées

lorsque l’air est plus pur, c’est qu’il y a moins d’humains (nos poussières marquent notre terrain, le smog est une retraite où nous vivons dans nos humeurs, de vastes tours disparaissent dans la brume où les autoroutes ne sont plus que des chapelets de lueurs discontinues) jours et nuits sont contrôlées jusque dans les réserves au loin où les ours dorment calmement

les bêtes sont capturées dans les phares des voitures et restent pétrifiées, les insectes coincés dans une toile d’araignée sont paralysés en une morsure et emballés dans des couches de colle (de simples lampadaires aspirent toute la vie volante des champs, la lumière rouge du stand-by est la plus incroyable partie de la télé) la cendre des volcans capture les cadavres, les os sortent de leur cycle biologique et deviennent des pierres

les végétaux semblent maculés de poussières de plâtre et infectés par le ciment dont le sol est maintenant gorgé (il y a une atténuation des couleurs) partout en lisière des chantiers ils font la jonction avec ce qui n’est pas encore construit et se dressent comme des résistances en éparpillements du bord des routes au loin dans les collines (racines exhumées tête-bêche au soleil avec la rocaille pour concurrence) des centaines de petites fleurs sèches sortent de terre et restent vivantes bien qu’elles aient adopté une stratégie de minéral en repli méfiant. Les fleurs deviennent rigides comme du bois, les pétales sont fragiles et tombent au vent

le jus des poubelles demeure en fond de containers, les odeurs persistantes atténuent l’importance de la fraîcheur des ombres dans les locaux à ordures utilisés comme refuge (le soleil tape sur les surfaces bétonnées des barres d’immeubles, les décrochements dans l’ombre des cages d’escaliers sont des formes géométriques creusées dans les surfaces blanchies par le reflet uniforme du soleil, les habitants plissent les yeux puis baissent la tête) les câblages forment des courbes partout, les paraboliques pendent à chaque fenêtre, le béton brut ne garde pas de marques mais tache mon pull

le vent pousse le sable dans les rues, herbe par herbe, mousse par mousse, le désert revient sans cesse dans les zones urbaines les plus excentrées. Un instant tout semble suspendu (les poussières se déposent dans des pots de peinture fraîche et gâtent les mélanges) les revêtements abîmés s’émiettent par plaques. Les blocs sont alignés au milieu de rien pour conquérir de l’espace (des chèvres meurent assoiffées dans de vastes parkings) le bouillonnement des énergies encore latentes peut conduire à plus de ville ou au retour des grillons

l’alentour des morts n’est pas rendu plus froid par leur présence

les jouets en plastique forment par terre des taches de couleurs qui semblent structurer le désordre croissant des friches, tas de terre poutrelles en dépôts d’huiles du gravier outillages en fouillis des morceaux partout de goudron, la ville avance par à-coups puis stagne (des lignes illégales alimentent frigos et radios sous un pont, lorsque les travaux reprennent, tout ce qui fut installé est détruit, il n’y a pas de pérennité, chaque sueur s’évapore, des Mercedes brûlent dans les champs) le délitement partout, le frisson des choses

le vent traverse les squelettes comme il parcourt n’importe quel tube, de vieux bus abandonnés sont remplis de terre et de graminées qui sortent des fenêtres brisées, la mousse des sièges est gorgée d’eau, capotes usagées boutons épingles canettes, les tôles fendues permettent aux plantes de sortir du châssis par n’importe quel espace vers l’extérieur (les bosses dans la carrosserie sont des empreintes illisibles, toute surface peut faire cachette, les pierres et la grêle chutent et percutent pour ensuite fondre ou demeurer immobiles) la terre appelle la terre et les carcasses s’enfoncent

il n’y a pas de constance, les affaissements dans le terrain provoquent l’éloignement

lorsqu’il pleut ce sont des gouttes d’eau qui s’éteignent partout dans la terre, puis de partout ces eaux se réveillent discrètement et s’activent en reptations entre les granules, flots de filets en fleuves, des chutes d’eaux vertigineuses font suite aux zones arides dans un enchaînement des quantités jusqu’à la mer (nous savons l’emplacement limité des parties les plus larges du fleuve sans nous souvenir des immenses étendues en amont où de simples gouttes ruissellent seules vers le premier cours d’eau) éparpillement au loin des morceaux d’une même parcelle. Lorsque le bois éclate dans le feu, des poussières incandescentes s’échappent par crépitements et se dispersent dans la nuit, les cadavres des poissons se retirent à la deuxième marée

naturellement les corps convulsent

les hippies s’enlisent dans des terrains vagues, canettes et fossiles jonchent le même sol des forêts (les visages sont avant tout des dents et des peaux à demi-rétractées) sous un ciel d’aube glacée les soldats fatigués se blottissent dans les lambeaux de leur équipement

(…)