esthétique de la poussière

L’artiste Camille Saint-Jacques a publié en 2011 un essai intitulé Esthétique de la poussière : une entrée en matière1. Cet essai pourrait être prolongé par l’établissement d’un corpus, de comparaisons et d’ouvertures souvent absentes de cette « entrée en matière ». La poussière y est présentée comme un objet de spéculation ancien2, mais aussi comme un abject minimal, dont le sens et la réception a changé au cours des siècles, notamment avec le projet hygiéniste au XIXème siècle. Quoiqu’il en soit, la poussière a ceci de paradoxal qu’elle est le résultat irréductible et la butée d’un processus d’érosion qui concerne chaque chose, mais qu’elle se renouvelle également sans cesse, semblant proliférer constamment, renouvelant sans cesse ses dépôts.

Un premier angle d’attaque pour des considérations esthétiques de la poussière repose sur l’étude directe de celle-ci dans des œuvres d’art. Par exemple l’Élevage de poussière de Man Ray et Marcel Duchamp ou la série des Poussière de Poussière de l’effet de Robert Filiou. Le travail de Robert Smithson quant à lui, s’il n’intègre pas de poussière, traite de questions qui lui sont connexes, notamment avec l’entropie. Un autre angle d’attaque pour aborder cette question consiste à traiter de la poussière et des problématiques qui lui sont attachées en propre, comme d’une image permettant d’éclairer après coup de nombreuses pratiques de la deuxième moitié du XXème siècle. Les œuvres alors étudiées n’ont pas de lien direct avec la poussière, mais elles ont en commun avec elle cette propriété de n’être ni tout à fait une matière, ni tout à fait un immatériel3.

La question des occurrences matérielles de l’art conceptuel4 n’est pas nouvelle. Les cartons d’invitations, les schémas, les comptes rendus ou les protocoles sont autant de manifestations matérielles témoignant de pratiques dites immatérielles. La question de cet entre-deux, ni tout à fait une matière, ni tout à fait un immatériel, ne s’arrête donc pas là. La question qui m’intéresse touche plutôt à un conceptualisme sensitif, à un processus de dématérialisation qui laisse des traces minimales de sensible, à partir desquelles redéployer le monde des perceptions. Les spéculations possibles à partir de ces minima touchent au domaine du sensible. Une coupe transversale, ou une délimitation nouvelle des pratiques, de la fin de la guerre jusqu’à maintenant, me semble possible, distinguant ce conceptualisme sensitif d’une dématérialisation comme abstraction théorique de l’art, avec des perspectives de critique institutionnelle ou de formulations de type discursives. Il s’agit donc de s’intéresser à un récit structurant ou éclairant un ensemble de démarches, comme s’il y avait dans la poétique contemporaine un paradigme de la poussière.

Outre des considérations contextuelles et historiques, sociales et théoriques, de nombreuses œuvres peuvent être étudiées à l’aulne de ce motif. Des artistes tels que Robert Barry (avec Inert Gaz Series5, ou avec ses courts textes supposant du lecteur une projection dans les possibles de l’art), Henri Chopin (dont les performances soufflées, grâce au microphone et à l’amplificateur, semblent parfois manifester un ouragan), Dennis Oppenheim (dont les performances6 cristallisent des actions ordinaires en œuvre d’art) ou Bruce Nauman (dont le Mapping the studio7 rend visible toute une part cachée et nocturne de son atelier) incarnent assez bien ce que je conçois comme ressortant de cette poétique de la poussière, de ce ni tout à fait matériel ni tout à fait immatériel, de ce redéploiement du monde à partir de travaux artistiques apparemment dématérialisés, indépendants de toute accroche par artefact, et dont l’expérience nous laisse néanmoins pleins de la question du sensible.

Cette fragilité et ce vacillement, ni tout à fait matériel ni tout à fait immatériel, font finalement penser aux conditions mêmes de l’image en mouvement, dont l’art conceptuel a beaucoup fait usage pour des raisons de diffusion8 mais aussi pour des questions de poétique propre. La salle de projection n’est-elle pas d’ailleurs, dans le faisceau de la lumière projeté, le lieu d’une révélation des poussières?


1Saint-Jacques, Camille, Esthétique de la poussière : une entrée en matière, Montreuil-sous-Bois : LienArt éditions, 2011
2Notamment dans Lucrèce, De la nature, Paris : GF-Flammarion, 1964
3« Non seulement la poussière désigne un état impondérable de la matière, un entre-deux entre le matériel et l’immatériel, l’existant et l’inexistant, mais sa perception même échappe à notre perception » (Saint-Jacques, Camille, Op. Cit., p.22)
4Voir l’exposition I2CAc Images d’images de l’art (dit) conceptuel, Genève, MAMCO, 25 février au 24 mai 2009
5Barry Robert, Inert Gas Series/Helium, Neon, Argon, Krypton, Xenon/From a Measured Volume to Indefinite Expansion, 1969
6Oppenheim Dennis, Stage 1 – Reading Position for Second Degree Burn, 1970 ou Oppenheim Dennis, Material interchange, 1969-1970
7Nauman Bruce, Mapping the Studio I (Fat Chance John Cage), 2001
8Kaiser Philippe & Kwon Miwon, Ends of the earth, Land Art to 1974, Los Angeles : The Museum of Contemporary Art, 2012

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