à propos de lennie rochery

Texte critique écrit et publié par Samuel Rochery dans son journal de travail : Poésie : prises alternatives / un journal de travail, par Samuel Rochery

 

A propos du Chemin de Lennie, de Baptiste Gaillard


Une description de végétaux et d’animaux, dans son rythme hors-Sujet, est une sorte d’anthropologie. Elle peut dire « je » ou ne pas le dire : ça n’a aucune espèce d’importance. Je ne vois aucune « dissolution du sujet » ni posture avantageuse du sujet dans les livres qui sont vraiment des livres faits de langage et non de « choses à dire » et de thèmes. Où la langue, simple outil de fabrication et de relation, est au service de ce qui peut renouveler le sens qu’il y a à produire du langage : quelle que soit la « thématique » au sens littéraire. Tout le monde sait que la grammaire ne fait que ce qu’elle peut, et que les choses sont « ailleurs » (c’est-à-dire entre les doigts, et pas dans les phrases) – sans qu’il y ait besoin de faire tout un fromage de la séparation. Mais, il y a bien une nécessité de formage, pour reprendre un titre de Nathalie Quintane. Les mots ne sont pas les choses, il n’y a rien d’extraordinaire à ça. Et rien de bien fâcheux. Le chemin de Lennie fait partie de ces livres qui assument (au sens philosophique) ce fait simple : que le désordre n’a jamais décommandé le besoin d’y être jusqu’au cou avec ce qu’on a de mieux : une pensée qu’on prend soin de former parce qu’on aime penser dans le langage. C’est que, aimer penser, ça fait déjà désordre. Inutile d’inventer des barrières maudites dans la gorge, pour « penser » à les casser, et rejoindre on ne sait quel désordre originel. Les choses muettes se passent très bien de toi. Le chemin de Lennie est l’écriture de ce bien faire désordre, où la poésie ne s’est jamais proposée de faire langue à part.

La solidité du vieux bois et de l’écorce est partout soumise au désordre du sous-sol, le changement est une violence. (p. 42)

Ce désordre (tout le contraire de l’informe), le livre en décrit l’allant spécial et la violence à chaque phrase (portion de bois, lien électrique), sans l’exalter plus que ça (encore une fois : pour s’extasier à fond dans les choses avec sa bouche, si c’est ça le but, il suffit de se taire ou de faire « oh ! »). En gros, l’écriture comme écriture fait son travail :

Toutes les portions de bois sont des liens. Il n’y a pas d’arbres à côté. (p. 42)

Tout langage a toujours déjà commencé par une désagrégation, et une ridiculisation en règle de tout sentiment « mystique » (refuge courant de la misologie bavarde), où le locuteur (moi, lui, elle, nous : aucune importance) n’est précisément qu’un sujet du prédicat, jamais une affaire pressante. La grammaire fait ce qu’elle peut : elle n’est ni un « pouvoir » au sens dominateur et paranoïaque – genre : ceux qui utilisent le langage à des fins autres que poétiques sont teeeeellement méchants -, ni une infirmité. Elle est ce qu’elle est, et fait exactement ce qu’elle peut. Personne ne pré-parle. La distance d’une langue dans son système n’est rien de plus qu’une forme de vie, à bien s’y prendre dans l’amour de penser. Pas moins que les animaux et les forêts sont des désordres captivants. La vie d’une grammaire supporte la comparaison avec celle d’une forêt, au titre des liens qu’elle crée entre des récipients de langage – et une forêt, ça bouge :

Tous les récipients sont des barrages momentanés pour soustraire quelque chose à la terre. (p. 31)

Ce que j’aime ici, c’est le mode opératoire. Soustraire n’implique pas automatiquement le drame d’une mutilation – dans un sens qui voudrait que le Concept abominable abîme les choses « telles qu’elles sont ». Une soustraction est un mode de liaison comme un autre. L’abstraction d’une langue (qui met des flux dans des bidons ponctuels) se voit et s’entend comme toutes les choses qui se lient entre elles dès lors que l’anthropologie fonctionne comme une façon d’inventer des voix humaines à partir d’autre chose que des humains :

Voir l’immense chœur des récipients, c’est sentir soudain la suspension partout dans les choses. (ibid)

La poésie, mode de suspension et de barrage momentané, ne sauve rien. Elle retient et formule. Alors, si le langage poétique peut être dit profondément anti-métaphorique, c’est qu’il l’est toujours déjà bien assez (au sens large, premier, que rappelle Hegel dans son Esthétique) : surface suffisamment noueuse et suspendue pour qu’il n’y ait pas à la surcharger de strates et de traces – et de « métaphores poétiques » Mais : langage de surface par excellence. Attentif à ce qui fait surface : des sujets, des verbes, des compléments, des formes de l’électricité et des formes d’insectes. De la sueur entre les doigts, c’est sans doute signe qu’il y a des muses partout, autant que des bidons et des pneus de langage. En d’autres termes : il n’y a pas à redonder une espèce de sentiment poétique des choses. Un concept qui défait tout n’est qu’une gourde joueuse depuis longtemps.

Dans les profondeurs circule la petite énergie qui fait vivre les géants. (p. 28)

Je crois que c’est cette petite énergie, qu’on ne prendra surtout pas le temps de définir, qui intéresse la poésie. Et pas le bon gros sentiment « poétique » fantasmatique des profondeurs. Les racines du géant ne sont que des « prothèses pour la captation ».

Publié par Samuel Rochery

http://poesieprisesalternatives.srwebworks.com/2015/06/a-propos-du-chemin-de-lennie-de.html

Le site de Samuel Rochery

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